Agenda

  Ce qui se passe en août

Ce sont les vacances.

Mais la bibliothèque reste ouverte,

aux mêmes horaires.

Rencontres

Comité de lecture adulte

Ce mois-ci, les membres du comité de lecture adulte se retrouvent pour échanger autour des romans en lice pour le Prix Rosine Perrier

Venez partager ce temps d'échanges avec nous.

Le vendredi 27 septembre à partir de 18 heures.

Apportez vos lectures et vos propositions ! Pas d’inscription préalable, venez-vous asseoir autour de la table !

 bibliotheque-modane@orange.fr ou téléphonez au : 04 79 05 12 93.



  1. item 1
    Community : roman
    Nollet, Estelle
    A. Michel
    2018
  2. item 2
    Hôtel Waldheim
    Vallejo, François
    Hamy
    2018
  3. item 3
    Le cas singulier de Benjamin T. : roman
    Rolland, Catherine
    Les Escales
    2018
  4. item 4
    Les Déracinés : roman
    Bardon, Catherine
    les Escales domaine français
    2018
  5. item 5
    Lynx
    Genoux, Claire
    Corti
    2018
  6. item 6
    Noyé vif
    Guillaud-Bachet, Johann
    Calmann-Lévy
    2018
  7. item 7
    Terres fauves
    Gain, Patrice
    le Mot et le reste
    2018
  8. item 8
    Tristan : roman
    Boulay, Clarence
    Wespieser
    2018
  9. item 9
    Un océan, deux mers, trois continents : roman
    N'Sonde, Wilfried
    Actes Sud
    2018
  10. item 10
    Une immense sensation de calme
    Roux, Laurine
    les Ed. du Sonneur
    2018
  11. item 11
    Une longue impatience : roman
    Josse, Gaëlle
    les Ed. Noir sur blanc
    2017

Top 10 des recherches

Bienvenue » Lecture de nouvelles

Bibliothèque municipale de Modane

Catalogue

Lecture de nouvelles

3ème édition du Concours de nouvelles

- Novembre 2018-

11.11.18

1er prix

Coups de cœur de Véronique Chiapusso, Béatrice Col, Laëtitia Bardagi

Aux larmes, et cætera…

De Véronique Viala

« Serrer chacun contre son cœur comme s’il était un membre de sa propre famille, cela seul est digne d’un homme. »

J’avais cette phrase du bouddhiste de Svami Prajnanpad dans la tête.  Et je me disais : « si c’est une femme… c’est encore mieux ! » C’est à ce stade de mes réflexions philosophiques que, malgré l’obscurité,  je l’ai aperçue : seule, face au Doron, le dos voûté.  Elle semblait secouée de sanglots sous cette pluie de novembre. « Vas-y mon vieux, que je me suis dit, c’est le moment ! Une femme qui pleure … fastoche !  Me voici me voilà ma princesse.  Je te tends un mouchoir et, hop, c’est dans la poche. Colle-toi contre bibi ma poulette. Tu verras, c’est un tendre. » Oui,  la vue d’une femme tout éplorée me tourneboule le palpitant. Il me vient des envies de la prendre dans mes bras, je sens pousser en moi des bravoures insoupçonnées.  Je cours, je vole, je la venge… et plus si affinités. Elle était cuite.  A priori.

Car celle-là, lorsque je me suis approché, aurait glacé un incendie. Imperturbable la minette, pétrifiée dans sa douleur, sourde à mes avances. Moi, en revanche, j’en tenais une bonne… de cuite.  Je venais d’enterrer ma vie de célibataire…  Finies les troisièmes mi-temps au rugby, les matchs de foot entre copains, les beuveries du samedi soir. J’enterrais plus que ma vie de garçon, j’entrais dans l’ère des responsabilités et je voulais en profiter. Une dernière fois.

Cependant, tandis que j’étreignais l’éplorée, j’ai réalisé tout à coup que j’enlaçais un truc froid comme le marbre. J’ai secoué mes pieds  qu’entravait quelque chose : à mes godasses, s’étaient agrippées des roses en plastique. Un ruban tricolore, usé, pendouillait encore à l’une d’entre elles.  J’ai dégagé ce serpentin et j’ai lu, sous la lueur lunaire : « Aux morts tombés pour … » le reste était effacé.  Merde ! que je me suis dit. C’est pas bon signe. Et comme la nana n’avait pas bougé d’un iota, j’ai commencé à comprendre. J’ai regardé à droite, à gauche, et je me suis rendu compte que j’avais grimpé sur le Monument aux Morts de Termignon.

Je tenais dans mes bras la Pleureuse.  

Et j’étais là, comme un imbécile, avec ma solitude et cette femme triste, toute en bronze. Ça m’a plombé tout à coup. Mais je ne sais pas pourquoi, je n’avais pas envie de partir, pas envie de quitter celle qui, sous ce crachin d’automne,  semblait pleurer de vraies larmes. Je me suis accroupi, et j’ai attendu. Je ne sais pas ce que j’attendais. Que le jour se lève, que le temps passe, que je dessoûle. C’était étrange. Je restais là, totalement trempé, immobile comme elle.  Mais le silence de la nuit,  nos deux solitudes, nous rapprochaient elle et moi.  Finalement je me suis adossé à son piédestal.  J’ai caressé les pierres d’Aussois de sa stèle et je me suis endormi,  laissant ce monument me murmurer son histoire.

Dans la salle de la mairie, les discussions du conseil municipal étaient vives, très vives. On voulait honorer la mémoire des anciens combattants avec un monument. Il fallait définir son style, sa taille et surtout son aspect. Un certain Médard Floret, revenu presque entier de Verdun,  criait plus fort que les autres.

-        Vos boulets de canons, vos poilus victorieux, vos Marianne triomphantes, je n’en veux pas. J’en ai assez vu, moi, des boucheries, des batailles. Il n’y en a aucune de louable, aucune de glorieuse. Il n’y a que des pertes. Ce dont je rêve pour notre village, c’est une figure d’humanité.

Il y eut un silence profond. Son discours avait touché. François Rosaz avait perdu ses deux fils au front. Il opinait machinalement, avec tristesse, dans un coin sombre. Mais Victorin Vignoud, dont les deux fils étaient morts également, s’opposait pourtant.

«  Mes gars, ils ont donné leur vie pour la Patrie, c’est pour elle qu’ils se sont battus. Ce sacrifice doit être exalté, pas pleuré. Je veux une Marianne fière, qui lève le drapeau.»

Certains avaient applaudi. Surtout les plus âgés, restés au village. Mais Médard a ajouté :

-        On n’exalte pas la guerre. Pour Termignon, pour nos trente-sept garçons tombés, il ne faut pas de ces bâtiments guerriers et commerciaux qui ont enlaidi nos villages de France.

Le maire alors prit la parole :

-        Messieurs, Médard m’avait parlé de son projet : celui d’un monument « différent ». J’ai trouvé l’idée intéressante et j’ai  demandé au sculpteur Luc Jaggi, le fils d’Alexandrine Couvert,  d’y réfléchir. C’est un bon sculpteur. Hier matin, il est passé à la mairie me montrer une maquette. La voici.

Il déposa sur la table la pleureuse, version lilliputienne. En terre, quasiment identique à sa grande sœur.

 Un nouveau silence avait envahi la salle du conseil municipal. Car la statuette était digne : une seule main sur le visage, l’autre le long du corps. Une femme en costume de pays, résignée à son destin. La douleur était saisie sur le vif. Non pas la douleur d’un mouvement en marche, mais celle d’un état d’âme pudique, tout intérieur.

 Le maire laissa le silence se dissoudre puis ajouta, comme pour convaincre les plus réticents :

-        Nous  placerons une plaque commémorative avec ces mots, si vous êtes d’accord :

AUX ENFANTS DE TERMIGNON GLORIEUSEMENT TOMBÉS POUR LA PATRIE -  LA COMMUNE RECONNAISSANTE- 1914-1918

Cependant Victorin ne lâchait pas le morceau :

-        La plaque sera très bien. Mais pour le reste …. Un monument commémoratif ne relève pas de la sphère privée. Il doit aussi transmettre un message aux générations futures. On sait très bien, en partant au combat, qu’on risque sa peau, mais on le fait par devoir. Et c’est ce sens du devoir, ce courage, ce sacrifice,  que nous honorons.  Est-ce que l’on pleure des héros ?

Mais Médard  connaissait bien le sens du mot « combat ».  Qu’avait-il encore à perdre ?  Et puis ce Mauriennais était tenace :

-        De grâce Victorin ! Lorsque nos fils se battaient, exaltaient-ils la guerre ?  S’ils se battaient, c’était bien pour un prompt retour à la paix. Ce n’est pas parce que nous dénoncerons la douleur de la perte, les conséquences et les horreurs de la guerre, que nous  déshonorerons les malheureux qui en furent victimes ! Moi, le message que j’ai envie de transmettre aux générations futures, c’est avant tout un message de paix.  

La nuit devait déjà être bien avancée car je commençais à  avoir un peu froid. Une pluie d’étoiles est tombée sur mon front. Je me suis allongé en chien de fusil sur le socle de pierre, et j’ai poursuivi mon voyage.

Dans l’atelier du sculpteur tout était calme. La fenêtre charriait des odeurs de foin fraîchement coupé. Les fenaisons s’achevaient. Un vent léger soulevait le voilage. On entendait au loin les clarines des Tarines et, dans la pièce, la caresse de l’ébauchoir sur le plâtre.

-        Luc, je n’en peux plus… libère-moi. Je veux m’asseoir.

-        Ne bouge pas Eugénie. Ne bouge pas. Songe  que je te sculpte pour l’éternité ! Encore quelques instants. Replace ta coiffe s’il te plaît, elle s’est affaissée… Ici, ce pli de la manche me résiste.  

Eugénie s’exécutait, reprenait la pause.

-        Luc, tu sais, je n’en reviens pas qu’ils aient choisi ta statue.  Qu’est-ce qui les a convaincus ?

-        Je ne sais pas. Le conseil a pourtant voté à la majorité. En bons paysans, le tarif défiait toute concurrence : j’ai promis que je ne leur facturerais que le métal et la fonte. Le reste, comme « enfant du pays »,  je suis heureux de l’offrir à la commune.  Mais je ne suis pas certain que l’argent ait été l’argument décisif. L’intervention fantôme de deux Séraphin peut-être ?

Eugénie a souri en entendant le prénom de cousins disparus.

-        …  Reprends la pause Eugénie. Et cesse de jacasser. Non, tes épaules, plus affaissées…. Oui. Voilà.

Au loin, un bruit de fanfare m’a réveillé.  Je me suis redressé. On était le 11/11/18. J’ai contemplé ma compagne de pierre et, avec délicatesse, lui ai déposé un baiser. Là, juste à l’angle du visage ourlé par la pression du pouce sur son front. Puis j’ai sauté sur mes jambes raidies et me suis attelé à lire, un à un,  les prénoms des trente-sept très jeunes hommes morts au combat.

« Francisque, Léon A. , Léon V., Sabin,  Félicien, Séraphin C et Séraphin P, Germain, Charles, Jean F.,  Abel, Jules H et Jules V, Edmond, Germain dit « Louis », Louis H., Louis R. , Louis V, Jean L., Jean R. et Jean M., Alexis,  Joseph Epoli P., Joseph P., Joseph R., Joseph T, Joseph V, Charles, Emile, Agathon, César, Emilien, Eugène,  Léonce, Gratien, Jules. »

Eux qui n’avaient pas eu la chance d’enterrer une vie de garçon, eux que leur mère n’avait pas  enterrés du tout.

J’ai ensuite rallumé mon portable qui s’est immédiatement mis à sonner.  C’était Claire, ma compagne.

-        Mince ! Mais j’ai essayé de t’appeler toute la nuit ! T’étais où ?

-        Euh !...  trop long à expliquer…  Comment vas-tu ?

-        Bien ! Mais ma nuit fut, disons, très mouvementée !

Je lui taisais la mienne, la compagnie d’une autre femme, mon épopée nocturne…

-        Mouvementée ?

-        Oui…  Notre petite fille est née, ce matin, à l’aube.

-        Comment ? Tu … tu as accouché, toute seule, cette nuit ?

-        Pas tout à fait seule ! Ma mère était à mes côté et c’est elle qui m’a conduite à la maternité de St Jean.

A  cet instant précis, comme un caméléon, j’ai pris les couleurs des drapeaux qui s’approchaient. Je suis passé par le blanc, le bleu, et le rouge de la honte. J’ai bredouillé :

-        Une pe… une petite fille,  tu  dis ?

-        Oui, plus de quatre kilos, toute potelée. Mais …. on ne s’est toujours pas décidé sur son prénom. Et là, vraiment, ça urge !  

Sans hésiter, j’ai répondu :

-        Eugénie. On l’appelle Eugénie.

-        Tiens, pourquoi pas ? Oui, c’est joli « Eugénie ». Ce prénom signifie « celle qui est bien née !  »  Au fond, elle est née un jour de paix. Mais … j’aurais vraiment préféré qu’elle naisse en présence de son papa…

Je me suis senti un rien nigaud, un rien irresponsable. Claire l’a deviné,  puis gentiment,  a ajouté :

-        Elle est belle. Mais … ça va être chaud !  On va pas rigoler tous les jours… et je te parle même pas des nuits : 

Elle n’arrête pas de pleurer !

2ème prix

Coup de cœur de Thérèse Grandjacques

 

Le tatouage

D’Anne Jeannerot

Lorsqu’il était enfant, Karl n’y prêtait pas attention mais aujourd’hui, cela l’obsède. Il regarde les six chiffres tatoués sur son bras et des sueurs froides coulent dans son dos. « 11.11.18 », cela lui paraissait si loin et maintenant c’est demain. Comment le temps a-t-il pu passer si vite ?

Debout devant la baie vitrée, un café à la main, il regarde la ville s’agiter. Il a toujours aimé ça, le mouvement urbain, le fourmillement des hommes. Mais ce matin, toute cette agitation lui paraît dérisoire. Il est seul chez lui, attendant l’échéance inéluctable, et le café est bien amer.

Sa mère est morte depuis longtemps. Il l’a accompagnée à la fin de sa vie. Il avait quinze ans, la vie devant lui, il était insouciant, pas plus triste que ça. C’était le déroulement normal des choses, il s’était préparé à son départ. Elle quittait la vie et lui y mordait à pleines dents. Comme il était encore mineur, son frère de vingt ans son aîné l’avait accueilli chez lui. Sa mère l’avait eu « sur le tard » et bien que déjà mère, avait voulu à tout prix garder ce deuxième enfant qu’elle avait renoncé à espérer et qu’elle ne verrait pas atteindre l’âge adulte. Son père, lui, ne voulait pas de cet enfant qu’il ne verrait pas grandir. Sa mère lui avait donné un amour inconditionnel, elle avait comblé l’indifférence de son père. Maintenant, il comprenait ses réticences à s’attacher à lui pour si peu de temps et à souffrir de devoir l’abandonner si jeune. Karl  n’a lui-même pas eu d’enfant. Ce n’est pas un choix. Cela ne s’est simplement pas fait. Il a eu plusieurs compagnes mais aucune n’est restée suffisamment longtemps pour construire une famille. Aujourd’hui, il vit seul et il a peur.

Karl rince sa tasse et la pose sur l’égouttoir. Dans le bureau, ses affaires sont en ordre. Il a réglé ses dernières factures, résilié ses abonnements et il se sent désœuvré. Il a vécu intensément ces dernières semaines mais  il sait qu’il aurait encore tant de choses à faire ! Il a beau connaître la règle du jeu, il ne parvient pas à l’accepter. Lorsqu’il prend une douche, il évite de regarder le tatouage sur son bras, « 11.11.18 ». Il sait bien que tout le monde en a un mais rien n’y fait, il panique. Il l’a ignoré la plus grande partie de sa vie, l’échéance semblait si loin…

Il a fait de longues études, sa mère aurait été fière de lui si elle avait pu le voir sortir de l’université avec son doctorat d’ethnologie moderne en poche. Il a accepté un poste de chercheur à la Faculté de Parisia pour continuer ses travaux sur la surpopulation. C’est un fléau mondial depuis ces deux derniers siècles et de nombreux chercheurs se sont penchés sur la question. Comment réguler cette population sans cesse grandissante ? Karl a toujours trouvé ce sujet passionnant : comment l’homme pouvait-il perdurer sans s’autodétruire ? Comment trouver de meilleures solutions de régulation de la population grâce aux progrès incessants de la technologie et de la médecine ? Bien sûr, maintenant qu’il se retrouve directement au cœur du sujet, il trouve cela beaucoup plus angoissant que passionnant. C’est le point culminant de ses recherches : vivre ce qu’il a étudié. Ça, c’est la version optimiste dont il se persuade les bons jours. Le reste du temps, il se dit qu’il n’a pas été assez performant dans ses recherches pour modifier son destin.

C’est drôle comme la perception du temps change selon ce que l’on fait. Aujourd’hui, le dernier jour, le temps lui file entre les doigts. Karl est plongé dans ses souvenirs. Il projette sur le mur blanc de son appartement les films préférés de sa vie : le voyage à Tianfu avec sa mère quelques semaines seulement avant sa mort. Ils savaient tous les deux que c’était le dernier et ils en avaient profité au maximum. Sa mère n’avait pas peur de mourir, elle était résignée. Sa soutenance de doctorat ensuite, les idées innovantes qu’il avait avancées devant le jury d’une voix claire et assurée. Puis quelques soirées entre amis sur les rooftops des uns et des autres. Ou encore sa remise de prix pour le livre qu’il a écrit et qui fait référence dans le milieu des recherches ethnographiques de ce début du XXIIIème siècle : Réguler pour mieux vivre. Les caméras filment tout en tous lieux 24h/24, il est donc facile de se créer une banque de souvenirs. 

Une petite démangeaison et son regard est de nouveau attiré par le tatouage. Karl sait comment ça se passe, il a accompagné sa mère, puis son frère quelques années plus tard, mais il ne peut s’empêcher de redouter ce moment. Il se sent seul. Personne n’est auprès de lui pour le soutenir. Depuis des semaines, la nuit, dans ses cauchemars, il se noie dans l’encre du tatouage, les chiffres martèlent son cerveau et il se réveille en suffocant au rythme lancinant de la migraine.

Il se sent en pleine forme, comme tout le monde il est vrai depuis que les maladies ont été éradiquées vers la fin du XXIème siècle. Il trouve injuste de ne pas pouvoir profiter plus longtemps de la vie. Et dire que jadis l’homme se sentait supérieur à l’animal. Aujourd’hui les animaux n’ont pas de problème de surpopulation. Ils n’ont pas tellement évolué au fil des siècles contrairement à l’homme et la régulation de leur population est naturelle. L’homme, quant à lui, a couru après le progrès. Il a amélioré ses conditions de vie et créé toujours plus de nouvelles technologies notamment dans le domaine médical. La population n’a fait qu’augmenter jusqu’à devenir un véritable fléau qu’il faut réguler coûte que coûte. Et aujourd’hui, en 2218, certains animaux vivent plus longtemps que l’homme. Quelle ironie!

Hier, Karl s’est résolu à donner Moon. C’est aussi pour cela qu’il se sent aussi seul, même le chat n’est plus là. Il l’a donné à la petite du 45ème, elle en mourait d’envie quand ils se croisaient dans l’immeuble et qu’elle le voyait déambuler royalement au bout de sa laisse. Tout le monde a un chat, c’est à la mode depuis un moment déjà. Karl ne lui a pas fait un cadeau original mais il sait qu’elle en prendra soin. Il lui en a parlé au début de l’année et elle a tout de suite été enchantée. Mais il l’a un peu regretté par la suite : c’était comme si elle attendait le jour fatidique avec impatience pour pouvoir récupérer l’animal. Karl, lui, n’était pas si pressé et aurait aimé un peu de compassion. Mais après tout, il n’y a rien d’anormal, seulement le cours des choses, aucune raison pour qu’une enfant s’apitoie sur le sort prévisible d’un homme en fin de vie.

Karl profite une dernière fois du rooftop. Le ciel est bleu, le soleil lui chauffe la peau. Il fait bien trop chaud en ce mois de novembre pour supporter des manches longues et le tatouage s’agite sous ses yeux à chaque mouvement. L’échéance, c’est demain, aucun moyen de déroger à la règle. Aucune raison non plus puisque la loi est la même pour tout le monde. Mais malgré tout, il ne parvient pas à être serein comme sa mère ou son frère  l’ont été.

Quoi qu’il en soit, demain Karl aura 60 ans. Ce sera le 11.11.18 comme le confirme le tatouage sur son bras, le 11 novembre 2218. Il sait qu’il ne se réveillera pas, que c’est obligatoire, nécessaire et indolore mais ça ne le console pas. L’implant sous-cutané libèrera sa dose mortelle sur commande de l’ordinateur autonome de régulation humanitaire. Comme cela arrive à tout un chacun, il a atteint sa date d’obsolescence humaine programmée.

Et il a peur.

3ème prix

Coups de cœur de Nicole Duplan, Janine Salagnac, Mireille Navarro

Secret de famille

De Jennifer Bertoli

Assise sur sa chaise, Mathilde observe d’un œil vide les papiers entassés sur la table devant elle. Il n’y a plus rien à faire, aucune solution. Elle avait tout tenté. Un rictus amer se dessine sur son visage. Oh ! il y avait du monde qui entrait dans sa boutique, ça oui. Mais personne n’achetait. « Non merci c’est juste pour essayer ». Combien de fois avait-elle entendu cette phrase? Les dames rentraient, essayaient et repartaient illico commander le modèle sur Internet. Une robe à 7 euros. Comment lutter ? Comment lutter face aux Chinois qui nous envahissent de leur camelote ? Comment tenir tête aux géants du Net tels qu’Amazon ou Ventes Privées ? A cause d’eux, elle était ruinée. La maison hypothéquée, un compte en banque vidé, des traites non payées et des crédits qu’elle n’arrive plus à rembourser.

Le regard de Mathilde se pose sur le revolver qui trône sur les papiers. C’est la fin, elle n’en peut plus. Il faut que tout s’arrête. Tel un robot, elle attrape l’arme et la soupèse. Elle avait toujours aimé les armes. Elle admire une dernière fois l’acier, contrôle que le barillet est chargé et pose le canon froid sur sa tempe. Son esprit s’éloigne déjà, il suffit d’appuyer… Pour que tout s’arrête...

Le bip du téléphone annonçant l’arrivée d’un message l’interrompt. Mathilde cligne des yeux. Cela faisait 2 semaines que sa ligne était coupée faute de paiement. Elle venait juste de la régler. Son opérateur l’a réactivée. Cette pensée ramène Mathilde à la vie. Elle repose le revolver devant elle et saisit son portable. En déverrouillant l’écran, elle découvre ce message: “La clé de ton problème se trouve dans la peinture représentant ta grand-mère. Regarde avec attention le collier. Tu n’étais pas là, j’ai posé le tableau sur ton guéridon. Surtout prends en bien soin. Pierre”. Son père n’avait toujours pas compris qu’il n’était pas nécessaire de signer un SMS. Mais elle avait renoncé à le lui expliquer.

Le tableau ? Hébétée, Mathilde comprend soudain le sens de ce message. Sans perdre une seconde, elle se précipite sur son perron, ouvre la porte à la volée et voit le tableau posé sur la petite table de l’entrée. Comment ne l’avait-elle pas vu? Elle l’emporte précautionneusement à l’intérieur de sa maison et observe cette horreur d’un œil neuf. « Alors comme ça ce serait toi la clé? ». Elle l’avait toujours trouvé hideux. Il s’agissait du portrait de sa grand-mère. Une version difforme et laide qui reflétait pourtant peut-être la véritable personnalité de cette odieuse bonne femme. Mathilde soupire. Garder une telle croûte parce qu’elle l’avait juré. Son aïeule avait fait promettre à sa fille, la mère de Mathilde, de garder à jamais ce portrait. Et la mère de Mathilde lui avait fait jurer à son tour de conserver cette immonde peinture. Finalement, elle avait eu raison de tenir parole. Elle dépose la peinture sur la table. Son regard tombe sur le revolver. L’angoisse la saisit face au geste qu’elle avait failli commettre. Un rire cynique lui échappe. Dire qu’elle lui devait la vie. Chassant l’image de cet homme froid et sans scrupules qui n’était père que de nom, elle reporte son attention sur le tableau et l’observe un instant.

Que voulait-il dire ?  Avait-il vu quelque chose dans son analyse ? Elle se penche, scrutant chaque détail du tableau et plus particulièrement le collier.... Rien. « Ne pouvait-il pas lui donner la solution plutôt que de faire ce message énigmatique ?! » pense-t-elle exaspérée.

Mathilde ne comprend pas, ne voit pas comment cette croûte peut être la clé. Elle n’a même pas une loupe pour grossir les traits du tableau. Dépitée, elle se laisse tomber lourdement sur la chaise dans un long soupir apitoyé.

L’ordinateur ! Voilà la solution. Elle se précipite vers son imprimante et actionne la fonction scanner. Le tableau ne pouvait pas rentrer entièrement mais, apparemment, il fallait se focaliser sur le collier. Elle clique sur le fichier créé. L’image morcelée du portrait apparait à l’écran. Mathilde zoome et inspecte l’image centimètre par centimètre. Rien. Et plus elle la grossit, plus l’image se pixélise. Ce n’est pas la solution.

Elle tente de jouer sur les contrastes. D’abord plus clair. Puis plus foncé. Toujours rien.

« Essayons les filtres ». Elle clique sur le filtre Négatif. L’image se transforme, faisant apparaître des blancs éclatants et différents contrastes de traits plus ou moins sombres. Et le collier révèle son secret comme une évidence. Le cœur de Mathilde s’emballe dans sa poitrine. Elle aperçoit dans le contraste de la rivière de diamants une suite de chiffres. 11… 11… 18…

11.11.18. Serait-ce le code du…? Non impossible ! Les yeux écarquillés, elle réalise que son père avait peut-être trouvé la combinaison du coffre. Mathilde exulte. Elle se recule d’un bond, faisant tomber la chaise à la renverse. Mais cela lui importe peu. Elle se précipite à la cave, dévalant l’escalier quatre à quatre, manquant de se rompre le cou à plusieurs reprises sur les marches vermoulues. Elle arrive essoufflée devant le coffre imposant, trônant d’un air hautain dans le fond de la cave. Maudit coffre qu’ils avaient vainement tenté de forcer. Un secret de famille qu’il ne fallait surtout pas révéler.  Ce coffre, tout comme la maison appartenait à sa grand-mère maternelle. Cette garce était morte sans jamais donner la combinaison pour l’ouvrir.

« Par pitié, faites que ce soit ça » prie-t-elle en son for intérieur. Fébrile, Mathilde s’agenouille devant et tente la combinaison 11… 11… 18…

Clac. Un bruit de levier résonne dans la pièce. Les yeux embués de larmes de joie, Mathilde éclate d’un rire soulagé en réalisant que le coffre est déverrouillé. Enfin ! Elle attrape la poignée et force pour la tourner. Un grincement retentit en même temps que la porte s’ouvre.

Devant elle se trouvent des papiers, des liasses de documents. Saisissant une pile, Mathilde y découvre de vieilles photos en noir et blanc, des lettres manuscrites. Elle pose cette pile sur le côté et se saisit d’une autre. Là, des titres de propriété, des emprunts russes, de vieux billets de banque. Ces choses ont-elles la moindre valeur ? Il reste une boîte. Grande comme une boîte à chaussures. Elle soulève le couvercle et découvre un bel écrin de velours bleu nuit. Mathilde retient sa respiration et l’ouvre. Elle peut alors admirer la magnifique parure de diamants de sa grand-mère. La même que celle qu’elle arborait sur le tableau. Collier, bracelet et boucles d’oreille. L’ensemble au complet. En prime, le certificat d’authenticité glissé dessous. Cela doit valoir une fortune ! La boîte contient d’autres bijoux composés d’émeraudes, de rubis et de saphirs. Reprenant le certificat d’authenticité, Mathilde déchiffre tant bien que mal les lettres  manuscrites. Il provient d’une bijouterie de Chambéry. Elle extirpe son téléphone de la poche de son jeans et pianote sur son écran. Bingo ! Cette bijouterie existe encore.

Elle allait être riche ! Elle avait failli se donner la mort sans voir ces pures merveilles qui allaient lui sauver la mise. Et tout ça grâce à son père. Un curieux sentiment l’envahit. Fallait-il le lui dire? « Si je lui dis, il voudra sa part. Mais il s’agit de mon héritage, pas du sien. Et même s’il a trouvé la combinaison, je ne suis pas obligée de lui dire qu’elle est exacte. Après tout, qu’a-t-il fait pour moi ces dernières années ? Qu’a-t-il fait depuis que maman est morte à part devenir un étranger dans ma vie ? ». Elle ne lui doit rien. Et avant toute chose, il fallait faire expertiser ces bijoux. Elle remonte dans son salon et regarde la paperasse qui la désolait tant il y a moins d’une heure. C’est le moment de changer de vie. Ces bijoux lui offriraient un nouveau départ, loin de Modane, loin de sa boutique, loin des dettes, loin des douloureux souvenirs.

Mais comment allait-elle se rendre à Chambéry ? La voiture n’a plus d’essence et elle n’est plus assurée. Mathilde hésite et baisse les yeux sur la boîte remplie de trésors. Tant pis pour la loi ! « J’irai à Chambéry et j’aurai tout le loisir ensuite de régler mes problèmes » s’encourage-t-elle. « Et pour l’essence, je ne suis plus à un chèque en bois près! ». Forte de cette décision, Mathilde s’empare de ses affaires, glisse la précieuse boîte dans un sac et se met en route le cœur battant d’excitation. Arrivée à Chambéry, elle déniche la fameuse boutique et s’avance jusqu’au comptoir pour présenter sa requête. L’homme, d’un âge avancé, accepte d’étudier ses bijoux avec le sourire bienveillant des anciens commerçants. Elle place les parures devant lui et attend.

« Ce sont de bien belles pièces ! Nous allons voir ça de plus près » dit-il tout en chaussant sa loupe de bijoutier. Il se penche sur les émeraudes. Il examine chaque bijou un par un, méticuleusement, ponctuant chacun d’un bruit de gorge peu encourageant. L’attente est un supplice pour Mathilde. Lorsque l’examen est terminé, l’homme se tourne vers elle et demande d’un air grave : - Qui vous a donné ces bijoux ?

- Comme je vous l’ai dit, ils me viennent de ma grand-mère et…

- Je suis navré ces bijoux n’ont aucune valeur. Du toc, de la pacotille ! Il n’y a rien à en tirer.

- Quoi ?... Mais… Ce n’est pas possible ! Regardez ! Il y a le certificat !

Et il vient de chez vous !

Le son de sa voix monte dans les aigus. Le bijoutier examine le certificat.

- Vous savez à cette époque, les femmes n’hésitaient pas à faire des copies de leurs bijoux pour revendre les originaux. Les temps étaient durs. Même pour les plus favorisés. Mon père qui tenait cette boutique avant moi m’a souvent raconté ce genre d’histoire. C’est sûrement lui qui a créé ces copies. Qui sait ? Je suis désolé Madame mais ça ne vaut rien.

Mathilde remet les contrefaçons dans le sac et quitte la boutique effondrée.

« Cacher de la pacotille dans un coffre mais quelle idée! ». Il lui fallait d’autres avis.

La réponse fut toutefois la même dans les autres bijouteries: du toc! La mort dans l’âme, Mathilde rejoint sa voiture, s’installe au volant et éclate en sanglots.

Elle rentre chez elle tardivement ce soir-là. Elle qui croyait ses problèmes résolus se retrouve dans la même situation sans issue.

En poussant la porte de l’entrée, elle aperçoit le portrait de sa grand-mère trônant au-dessus de la cheminée. Mais quelle garce! Une fureur incontrôlable monte en elle. Elle se précipite à l’intérieur de la pièce et renverse le monceau de papiers entassés sur la table.  Plus rien n’a d’importance à ses yeux. Le sort s’acharne contre elle. La folie la gagne peu à peu et elle se met à tout casser, hurlant son désespoir dans le silence de la nuit.

A bout de nerfs, à bout de force, Mathilde se laisse tomber dans le sofa, le regard vide, hébétée. Elle reste ainsi prostrée jusqu’à l’aube. Elle n’a pas dormi, elle n’a pas sommeil. Elle ne ressent plus rien, ni désir, ni envie. Seulement le vide de sa vie.

Son regard balaye l’espace. Machinalement, Mathilde se met à ranger la pièce qu’elle avait saccagée. Lorsque tout est en ordre, elle descend au sous-sol et compose ce code qu’elle avait désespérément cherché 11… 11… 18.  Elle récupère tout ce qu’elle avait laissé à l’intérieur, remonte au salon, attrape les bijoux de pacotille et dépose tout ce fatras sur la table basse.

S’agenouillant sur le tapis devant l’âtre, Mathilde prépare précautionneusement la flambée qu’elle va allumer. Froisser du papier journal. Mettre des brindilles. Craquer l’allumette. Ajouter du bois. L’âtre se met à flamber.  Mathilde se relève lentement et saisit le portrait de sa grand-mère. Après l’avoir longuement observé, elle le jette au feu.

« Sois maudite vieille sorcière! ». Son regard vide se perd dans la danse lancinante des flammes. Mathilde reste un instant à regarder le tableau brûler, comme hypnotisée. Elle savoure chacune des flammes qui dévorent le portrait hideux de cette funeste grand-mère. Une sonnerie l’interrompt. Elle prend son téléphone. Encore un message de son père : “j’ai très mal appelle les secours, fais vite, je vais mourir, appelle secours viens vite”.

« Débrouille-toi tout seul !», murmure-t-elle tout en jetant à son tour le téléphone dans le feu. Elle se rassoit et attrape l’une des piles de papiers. La photo vieillie d’une jeune fille en robe blanche va rejoindre le portrait dans la cheminée. Puis la carte postale d’un musée. Une lettre à moitié effacée. Un ticket d’entrée à l’opéra... Mathilde regarde chaque document, les lit un à un avant de les jeter dans l’âtre. Elle ne ressent plus rien, elle agit machinalement. Les souvenirs d’une femme sournoise se consument petit à petit.

Elle saisit une autre carte postale affichant une plage méditerranéenne, la retourne et la lit. Stupeur ! Mathilde relit la carte et se décompose au fur et à mesure de sa lecture. Ses yeux horrifiés passent de la carte à la cheminée et de la cheminée à la carte. Le souffle coupé, elle n’a même plus la force de crier.  Elle n’est qu’une ratée !

« Ma chère Gisèle,                                                                                                   le 28 août 1924

Mon passage à Antibes m’a inspiré. Je t’ai enfin fait le tableau que tu m’avais demandé. J'espère qu’il te plaira. Sache que je n’oublierai jamais cette nuit que nous avons partagée. Tu étais si belle seulement vêtue de tes diamants... C’est donc avec eux que je t’ai représentée. Je chérirai à jamais cette nuit du 11.11.18. Et je l’ai d’ailleurs immortalisée dans ton collier.

Ton amant d’une nuit et ami pour la vie, Pablo Picasso. »

Une larme roule le long de sa joue. Par vengeance puérile, elle venait de brûler un chef d’œuvre valant sans nul doute plusieurs millions.  Les cloches de l’église sonnent midi. Tintement joyeux couvrant le claquement lugubre d’une vie qui se termine. Mathilde a tiré.

Coup de coeur de Nicole Deschamps

Gigi

D’Annie Bertoli

Gigi est allongée. Tranquille, elle aime savourer le silence et la quiétude du jour qui se lève, ce moment paisible avant que tout s’agite. La journée sera plus chargée que d’habitude.

Aujourd’hui c’est le 11 novembre, il y aura les élus, les militaires et leur musique, les enfants des écoles… Elle sait que ces jours de commémoration sont particulièrement animés. Le maire aime bien, il met sa belle écharpe tricolore, fait des discours, décore des survivants de plus en plus vieux et offre à boire à la population. Cela ranime un peu ce village endormi de la vallée.

Au fil des années, cela se perd et tant mieux pour Gigi. Quand elle a choisi cet endroit un peu éloigné de Modane au fond de la vallée, elle n’avait pensé qu’à sa tranquillité, mais n’avait pas imaginé que le monument aux morts pouvait être un voisin bruyant ! Fort heureusement cela n’arrive que peu de jours par an.

Pour Gigi c’est un tout autre anniversaire qu’elle s’apprête à fêter, seule.

Sa fille et sa petite-fille sont déjà parties depuis bien longtemps. Il ne lui reste sur cette terre que Pierre, le mari de cette dernière et sa fille Mathilde. Celui-ci vient très rarement la voir, il est bien trop occupé par son travail et son « running » comme il dit. Gigi n’a jamais compris l’intérêt que ce garçon avait pour son métier : travailler à empêcher les autres de travailler. Car enfin c’était bien ça son objectif : fermer des usines et mettre les ouvriers au chômage. Il a beau lui assurer que cela le rend heureux, Gigi sait que ce n’est pas vrai. Depuis que sa femme est morte il met toute son énergie là-dedans, accepte toutes les missions même les plus viles  comme si seul l’argent était important dans sa vie. Si encore l’argent gagné lui permettait d’aider les autres, mais non, il amasse, encore et encore.

Pierre passe son temps libre à courir, toujours plus de kilomètres, toujours plus de dénivelés, juste pour être le meilleur. Aujourd’hui et bien que cela soit un jour férié, il a dû partir s’entrainer à l’aube comme d’habitude avec tous ces appareils qui le rassurent « oui ta cadence est bonne, tu es dans les temps… »

Quant à son arrière-petite fille Mathilde, elle ne viendra pas non plus, elle est passée la saluer il y a une dizaine de jours, comme il est de coutume une fois par an avec son bouquet de fleurs. La petite a toujours considéré Gigi comme sa grand-mère sans doute pour compenser l’absence d’une aïeule plus proche. Lors de sa visite, Gigi a bien vu que la petite était préoccupée, qu’elle avait bien trop de soucis avec son magasin qui ne marche pas comme il faudrait. Pourtant elle y met du cœur, passe son temps à chercher ce qui pourrait convenir à ses clientes, propose de plus en plus d’articles, mais rien n’y fait. Elle a expliqué à sa grand-mère comment le monde fonctionnait aujourd’hui : les achats sur l’ordinateur, le colis qui arrive. Et bien que Gigi n’ait pas tout compris, elle a senti combien la petite était désespérée. Elle n’a pourtant pas de solution à lui proposer. Elle  regarde d’un air attendri son bouquet qui commence à faner. Elle aurait tant aimé l’aider cette petite. Il faut dire que Mathilde n’avait pas eu beaucoup de chance jusqu’ici. Une arrière-grand-mère un peu foldingue, une grand-mère et une mère parties trop tôt et un père si fermé et inaccessible…Elle avait reçu en héritage cette boutique avec son logement à Modane, mais les temps avaient changé et les commerces d’antan si prospères  fermaient les uns après les autres. C’est la faute à Internet et à la mondialisation qu’ils disent.

Si Mathilde et Pierre pouvaient communiquer, tout serait tellement simple. Lui a l’argent et elle les idées. Elle soupire. Elle sait qu’elle ne peut pas intervenir dans leurs relations, ils sont si loin d’elle et tellement différents…

Lui vit seul, à l’écart du monde, ne voit pas la détresse de sa fille. Il a toujours regardé les autres de haut, méprisé les gens qui avaient une condition sociale inférieure à la sienne et  expliqué qu’avec un peu de bonne volonté tout le monde devait s’en sortir. Les gens ne l’aiment pas, sa fille le méprise mais il s’en moque.

Pourtant lors de sa dernière mission, quand cette jeune femme s’est suicidée, Gigi a senti que Pierre était angoissé par l’idée que la famille de la défunte le juge responsable de cet acte. Il était affolé que le père puisse s’en prendre à lui. Peut-être que cela lui servira de leçon à l’avenir.

Gigi soupire. Quelle est sa part de responsabilité dans le mal-être de cette drôle de famille ?

Certes, elle n’a pas été un modèle d’amour maternel, elle était bien trop égoïste et avait bien trop aimé la belle vie. En ce début de siècle, les choses étaient tellement faciles pour elle qui était née dans cette famille de bourgeois provinciaux. Elle avait eu la chance de grandir sans manquer de rien. Elle avait l’argent, l’éducation. Ses parents lui avaient offert tous les bijoux qu’elle voulait. Rien n’était trop beau pour elle.

Elle était montée à Paris, avait fréquenté les plus beaux salons, les plus réputés, avait rencontré les grands noms  de la littérature et de la peinture. Elle se souvient de Paul Aragon si élégant, Elsa Triolet si belle et de leur histoire d’amour si romanesque. Et puis il y avait eu aussi Pablo. Certes il était plus âgé qu’elle, mais comment résister à son charme ? Elle avait gardé de lui ce surnom de Gigi et l’avait conservé toute sa vie. C’était tellement plus amusant que Gisèle.

Elle repense avec tendresse à cette nuit, c’était la fin de la guerre, elle, si jeune, avait perdu son innocence dans les bras de son bel Espagnol en ce soir d’armistice. Elle l’admirait tant et il avait été son unique passion. Il ne voulait pas s’attacher, et encore moins à une gamine alors elle avait accepté cette longue histoire d’amitié pour ne pas le perdre tout à fait.

Elle avait eu raison. Un soir d’hiver peu après leur rencontre, elle avait reçu une toile accompagnée d’un petit mot  «…je n’oublierai jamais cette nuit que nous avons partagée…je chérirai à jamais cette nuit du 11.11.18… ». Il l’avait peinte nue avec ses plus beaux bijoux, une parure de diamants offerte par ses parents pour ses 20 ans. Il s’était même amusé à inscrire la date dans les pierres précieuses ! Tous les codes de sa vie seraient désormais composés de ces 6 chiffres : 11 11 18.

Cela est si loin désormais. Que lui reste-t-il à présent ? La seconde guerre mondiale avait ruiné ses parents, elle avait revendu ses bijoux pour traverser ces années terribles. Elle n’avait jamais eu le courage d’avouer à sa famille que le coffre-fort de la cave ne contenait plus que des copies. D’ailleurs elle ne leur avait jamais donné le code. Elle avait légué le tableau à sa fille qui n’en avait pas voulu le jugeant trop laid. Il devait trainer certainement dans un coin chez Pierre. Même Mathilde n’en avait pas voulu. Il est vrai que Pablo avait une drôle de façon de voir les femmes !

Gigi sursaute. La solution de Mathilde est là : vendre cette toile dont personne ne veut mais qui doit valoir maintenant une petite fortune. Comment n’y a-t-elle pas pensé plus tôt ? Il faut absolument dire à Pierre de donner ce tableau à sa fille mais comment entrer en contact avec lui ? Et Mathilde ? Comment lui faire comprendre la valeur de ce tableau ? Mais allons donc, si elle trouve la signature cachée par le cadre, cela devrait suffire.

Elle veut mettre toute son énergie à transmettre ces messages, donner la combinaison du coffre, révéler à Mathilde sa liaison avec l’artiste quand soudain une violente douleur la traverse. Cela faisait longtemps que cela ne lui était pas arrivé, elle avait presque oublié combien c’est désagréable. Que se passe-t-il ? Son cerveau est envahi d’images : le coffre ouvert, sa boite de bijoux vidée, le tableau qui brûle, Mathilde qui pleure et Pierre couché sur un chemin de Vallée Etroite. Gigi veut crier mais elle n’y arrive pas, il est en train de mourir. « Mathilde, fais quelque chose pour ton père ! » Mais non, celle-ci ne bouge pas, elle est assise derrière son bureau hypnotisée par le feu dans la cheminée. C’est un vrai cauchemar.

Décidément rien ne se déroule comme Gigi l’avait prévu. Pourtant elle aurait eu le temps de savourer ce 11 novembre 18, cent ans déjà depuis cette folle nuit, avec son seul amour. Elle aurait pu passer la matinée à faire défiler ces images si douces. Ensuite elle aurait patiemment attendu que les cérémonies soient terminées, les instruments de musique rangés et serait repartie dans ses souvenirs.

Mais Pierre et Mathilde sont en train de lui gâcher cette belle journée qu’elle avait tant attendue. Les voilà se querellant comme d’habitude. Ils veulent la bousculer, exigent une place auprès d’elle.

Elle n’avait pas imaginé partager son havre de paix, et être contrainte à partager sa dernière demeure. Elle était pourtant si tranquille depuis qu’elle reposait dans ce cimetière au bout de la vallée.

Elle soupire et se retourne une dernière fois, il faut qu’elle profite de ces derniers jours avant qu’ils n’arrivent. Elle sera bien à l’étroit désormais dans ce trou.

 

Coup de cœur de Dominique Rosa-Brusin

Un êta dans les alphas

de Jacques Bertoli

Bruno-  J’arrive sur le parking du Lavoir au-dessus de Valfréjus. Instinctivement je regarde le tableau de bord de mon véhicule avant de couper le contact. Le cadran m’indique qu’il est 1 heure et 11 minutes. J’étire mon corps engourdi par les 811 kilomètres parcourus d’une seule traite. La température est plutôt clémente pour la saison. Nul besoin d’éclairage, la  lumière  est suffisante en cette nuit de pleine lune.  Je récupère de l’eau dans le ruisseau et la mélange avec de la terre. Je projette la boue obtenue sur mes plaques d’immatriculation. Ne rien laisser au hasard.  Je charge mon sac à dos sur mes épaules. Sur le sol, à l’aide de l’un de mes bâtons de marche, je trace la spirale de la vengeance et en son centre j’écris ton nom. Déterminé je m’engage sur le chemin. Je connais  très bien ces lieux. A cette heure, je ne risque pas la rencontre inattendue et quand bien même !  Nul ne pourrait me reconnaitre. 

 

Pierre- Je me gare au lieu-dit « Fonge la lune » situé en aval de la station de Valfréjus. Il est 8h11. J’ai enregistré mon parcours dans mon GPS. Une petite merveille de  technologie qui enregistre, analyse  et   synthétise toutes  les données de mes courses à pied. Et en plus, il se connecte à mon Smartphone. Une petite folie financière que je ne regrette pas. 

 L’objectif de cette sortie est d’atteindre le col de Vallée Etroite, en  passant au pied  du Mounioz et de redescendre ensuite par le côté de Replanette. Je connecte mon appareil en mode course. Mon écran m’indique un dénivelé positif de 1111 mètres pour 18 kilomètres à parcourir.

Avant de partir, je consulte machinalement mes SMS. Rien de nouveau. L’écran affiche le dernier message  que j’ai envoyé à ma fille et qui est resté sans réponse de sa part. Pourtant, dieu sait qu’il est important. Je n’aurais peut-être pas dû lui donner cette information.      « La clé de ton problème se trouve dans la peinture représentant  ta grand-mère. Regarde avec attention le collier. Tu n’étais pas là, j’ai posé le tableau sur ton guéridon. Surtout prends-en bien soin. Pierre ».

 Si elle découvre quelque chose, elle est capable de le garder pour elle ! Rien ne nous rapproche, elle est sournoise, dépressive  et incapable de s’assumer…… Mieux vaut ne pas y penser.

J’engage ma course.  Je concentre mon attention sur cette belle journée d’automne, les feuillus conservent encore leurs habits de parade allant du jaune d’or au pourpre flamboyant. J’aime les couleurs, la luminosité, la limpidité du ciel en cette période de l’année. Je passe sous le porche de la chapelle du Charmaix puis je rejoins la station de Valfréjus. Je n’aime pas cet urbanisme irrationnel  où l’embellissement semble impossible. Est-ce la nostalgie d’avoir connu la beauté naturelle de ce site ? 

Au Monin, je passe sur la rive gauche du ruisseau. Mes muscles se sont réchauffés, l’effort  me procure un sentiment de bien-être.  Au milieu de cette nature j’ai le sentiment d’être seul au monde.  Comme d’habitude, lorsque je cours, mon esprit s’évade. Je suis heureux de retrouver mes montagnes et d’en avoir fini avec cette mission à Amiens. Je suis conseiller en ressources humaines, plus simplement j’aide les entreprises à virer les gens. Au début de ma carrière le regard des autres me traumatisait.  J’ai vite appris à me protéger et à trouver une satisfaction à ce que je faisais ; le pouvoir d’influer sur le cours d’une vie ; le sentiment de puissance face à ces  postures serviles, ces regards soumis, ces colères stériles ; la jouissance  de la domination. Le métier est plus simple aujourd’hui, une certaine fatalité s’est instaurée et le licenciement est devenu un outil de gestion. Dans la profession, je suis reconnu et très demandé.

Mes revenus sont proportionnels à ma notoriété et surtout à mes capacités de dépasser les objectifs qui me sont fixés. J’aime tenir la comptabilité de mes performances. Les résultats  de ma  dernière mission ont augmenté  mes données chiffrées :

J’ai rajouté 11burn-out, 181 virés et 1 suicide. Jusqu’à présent, j’ai toujours su gérer en finesse ce type de complication. Il faut savoir manifester suffisamment d’empathie tout en faisant la démonstration  que les causes du suicide sont extérieures à l’entreprise. La victime avait le profil type de la famille mono parentale surendettée avec une vie sentimentale perturbée. Le problème avait été le père de la désespérée. Il m’avait manifesté une monstrueuse violence.  Tout dans sa posture, dans son  regard, dans sa voix attestait de sa volonté « de  me crever ». J’ai été tétanisé  par sa détermination……  Il faut que j’arrête de penser à cela … Il faut que je refixe mon attention sur mon  rythme de course ainsi que sur les paysages qui m’entourent. 

Je suis obligé de marcher car la pente, avant d’atteindre le barrage de la Lozat,  est bien trop raide pour continuer de courir. 

 

Bruno- Voici plusieurs heures que je somnole, caché dans les rochers. Je n’ai pas mis longtemps pour atteindre ma position. Nul ne peut me voir dans ma tenue de camouflage.  Je domine la vallée et d’où je suis, je ne peux pas rater ma cible. Je sors de mon sac un thermos de café et de quoi me restaurer. Je tire la dague de son étui. Mon pouce caresse le fil tranchant  de l’acier. Tel un rasoir, la lame glisse  sans  effort. D’un geste précis, j’incise de fines lamelles translucides.  Je m’en délecte par avance.  J’ai tout mon temps.

 

Pierre-  Je n’arrive pas à tenir mon rythme habituel. Mes jambes sont lourdes et mon souffle est irrégulier. Il faut que je tienne, le col de Vallée Etroite n’est  plus très loin. J’extirpe  de ma ceinture mon inhalateur de ventoline.

J’expire à fond pour vider  mes poumons et j’inhale plusieurs  bouffées du produit. Je bloque quelques secondes ma respiration. Tout de suite je  ressens les bienfaits du traitement. J’aurais dû l’utiliser plus tôt. Je me sens mieux. 

Moins dans la souffrance, mon esprit peut de nouveau divaguer. Mais très rapidement  mes pensées sont de nouveau accaparées par les menaces de cet homme, je n’arrive pas à les évacuer. J’ai beau retourner le problème dans tous les sens, je ne parviens pas à en extraire une solution. Comment  me défaire de cet obstacle ? Le soudoyer, l’éliminer, l’abattre, le faire disparaître ?   Tout s’achète et  je ne manque pas de moyens. Il y a aussi cette  femme qui, tel l’œil de Caïn, pénètre mon esprit  jusque dans mes nuits.  Fusion  de ma fille et de  la suicidée, cette silhouette  éthérée, apparaît et disparaît dans des nimbes de haine.

La croix se dresse devant moi. Je suis au col de Vallée Etroite. Je me désaltère et m’alimente de biscuits énergisants. Je sue plus que de coutume et les émanations de ma sueur m’indisposent. Ma transpiration  n’a pas l’odeur saine,  liée à un effort intense ; elle a l’aigreur nauséabonde qui  caractérise le stress et la peur. Je connais bien cette odeur pour l’avoir souvent rencontrée auprès des salariés angoissés par le mauvais sort qui les attendait.

J’ai mal dans mon dos, particulièrement dans mon épaule gauche. Il faut que je sois prêt pour la Sainté-Lyon et ses 81 kilomètres de nuit. J’ai toujours affiché de très bons chronos qui étonnent mon entourage et qui me procurent une grande jouissance. Afin d’améliorer mes performances, j’ai planifié une prise régulière de substances. Je consulte mon Smartphone pour voir ce que je dois prendre. Pour mon système cardiovasculaire j’absorbe 1 cachet d’amphétamine plus 1 cachet d’éphédrine ; j’inhale 8 bouffées de ventoline afin d’améliorer ma  respiration ; pour soulager la fatigue j’ingère une dose de 111 milligrammes de corticoïdes.  Il faut vivre avec son temps et savoir profiter des progrès de la science.

Bruno- Je sors le trépied, spécial couché, de sa housse et l’installe fixement au sol. A l’aide du laser de réglage, je mesure la  distance qui me sépare de la cible, 118 mètres. Je fixe le dispositif  et procède aux réglages de visée. Je m’allonge en position.  J’effectue plusieurs simulations. Ne rien laisser au hasard.

 

Pierre- J’engage la descente dans un paysage de prairie alpine riche d’une flore variée. Les bâtons m’aident à maintenir l’équilibre. J’accélère.

 

Bruno- L‘objectif à atteindre se trouve dans mon champ de vision. Je ne bouge plus ; je concentre toute mon attention.  Mon index se crispe  puis applique avec précision le juste effort nécessaire. Ma main vibre au  crépitement du mode rafale.

Pierre- une violente douleur irradie mon corps, je m’écroule et chute lourdement au sol. Je n’arrive plus à me relever.  Je respire difficilement, j’ai l’impression d’étouffer. Mon corps est comme  broyé  dans un étau. Je suffoque. La douleur s’intensifie. Il me faut de l’aide. Avec difficulté j’extirpe mon smartphone de ma ceinture.  Je m’asphyxie. J’ai chaud, très chaud.  De grosses gouttes de sueur   perlent sur mon front et brouillent ma vue. Je ne sais plus quel numéro appeler. De l’aide, il me faut de l’aide.  Dans un effort surhumain je touche l’écran tactile. La page SMS de ma fille apparaît. Avec difficulté j’appuie sur la touche micro. D’une voix venue de nulle part, je dicte mon appel.

«J’ai très mal appelle les secours fais vite je vais mourir appelle secours viens vite».

La touche {envoi}?... Il faut que j’appuie sur l’icône enveloppe ?..... Je ne sais pas si mon message est parti ?

J’ai la nausée, un poids énorme écrase ma poitrine, j’étouffe. Pour me rassurer,  je consulte mon cardio-GPS.  Je ne vois que du flou.

J‘ai moins mal, un voile brumeux  m’entoure. J’entrevois ta silhouette. Je suis sauvé, tu es venue. Merci.

Bruno- Tu m’as menti ;   tu m’as abandonné ; tu as trahi notre amour. Je tiens enfin ma vengeance. Le résultat dépasse mes espérances. Tu te croyais à l’abri des regards dans notre chalet.

Les photos, que je viens de réaliser, sont nettes et ne laissent planer aucun doute  sur ton homosexualité. Je vais démolir ta réputation, je vais ruiner ta carrière politique. Le chevalier blanc de la moralité ! la famille,  un papa, une maman ! le chantre de l’homophobie. Je vais diffuser, à la presse, toutes ces photos. Tes adversaires vont s’en donner à cœur joie et ceux de ton parti vont te honnir. Tu es perdu ! 

Sur l’écran de mon appareil, je fais défiler les dizaines de clichés réalisés. Ils sont dans l’ensemble  de très bonne qualité. Vous voir tous les deux enlacés m’oppresse de haine.

Méticuleusement je range l’appareil à photos et son trépied dans mon sac à dos. J’engage la descente d’un pas décidé.

Au bout d’une demi-heure  je rejoins le sentier. Je continue à vive allure. Au détour d’un virage,  je me retrouve  face à un individu allongé sur le sol. Je m’approche de ce corps inerte. C’est un homme d’une cinquantaine d’années en tenue de sport. Ses yeux sont vitreux et son  visage est figé dans un rictus de souffrance. Je me saisis de sa main gauche à  la recherche d’un signe de vie. Son pouls demeure muet. Le médecin que je suis n’a aucun doute sur le fait qu’il a été foudroyé par une crise cardiaque. Je ne lui suis d’aucune utilité.

Dans sa chute, la montre de cet inconnu est restée bloquée sur les chiffres d’un fatal destin.

Je ne dois pas être vu, je continue mon chemin.

Coup de coeur de Christian Facon

Ma première guerre

D’Emilie Bois

 

            Les conflits ont éclaté il y a quatre ans déjà. J’étais trop jeune à l’époque pour m’engager. J’ai rejoint les combats l’an dernier. J’avais à cœur de prendre part à cette guerre pour l’État et pour mon honneur. Je m’appelle Pierre et j’ai 21 ans.

             Je viens d’un petit village savoyard. Mon père est décédé lorsque j’avais six ans et ma mère s’occupe tant bien que mal de la maison et de mes sœurs. Lorsque l’État a commencé le recrutement, j’admirais ces hommes qui partaient au combat. Une admiration mêlée de peur. La peur de l’inconnu, la peur de mourir. J’avais alors 17 ans. Trois ans plus tard, lorsque je suis parti à mon tour, ma mère était en larmes. Elle perdait son unique fils. Mais moi je ne doutais plus, ces trois années à attendre m’avaient forgé une détermination sans faille.

            Cela fait maintenant un an que je suis parti et je ne pense pas revenir de sitôt, bien qu’il y ait ici et là des rumeurs comme quoi notre guerre serait bientôt à son terme. Mais nous, les soldats sur le front, nous n’écoutons pas les rumeurs. Nous essayons de garder la tête froide et de rester concentrés sur nos objectifs. Une nouvelle bataille se prépare. Cela fait des mois que les dirigeants la planifient au millimètre. Nous attendons les ordres patiemment. Les dirigeants s’occupent de l’aspect logistique des batailles : le nombre d’hommes nécessaire, le type d’approche, les armes. Tout doit être pensé et calculé. Il faut aussi prendre en compte les moyens de transport pour accéder aux différents sites des combats, la nourriture, le nombre de jours sur place, un éventuel repli si nécessaire. Tout. Et tout doit être fait dans la discrétion la plus totale. La discrétion, c’est le maître mot.

La bataille qui se prépare est d’une envergure sans précédent. Si nous réussissons, nous pouvons marquer notre avantage dans cette guerre mondiale.

           Nous sommes arrivés sur notre zone de cantonnement il y a quelques semaines. Une vieille bâtisse isolée a été réquisitionnée dans un coin de l’Essone. Le confort est loin d’être optimum, l’humidité est très présente. Quelques matelas entassés dans une pièce nous servent de lits, les toilettes se résument en un trou creusé au fond de la grange. Nos journées s’écoulent entre les tâches quotidiennes et les entraînements : nombreux sont ceux qui n’ont jamais manipulé une arme. Nous nous levons aux aurores chaque matin et commençons par la pratique : démontage, nettoyage et maniement des fusils, conduite des engins militaires et des camions, premiers secours. Puis chacun prend part à la vie du camp : cuisine, tâches ménagères, rangement. La discipline est de mise et malgré notre jeune âge, personne ne songe à remettre en cause cette organisation qui nous est imposée.

            Un office religieux est également célébré chaque jour. C’est très important pour le moral des troupes et pour garder une lueur d’espoir quand tout semble perdu. C’est notre moment de dialogue avec nous-même, de questionnement. Les baisses de moral sont nombreuses au sein du groupe. Lorsque le doute s’installe, il se propage très rapidement. L’office est l’occasion de ressouder les troupes et de remettre tout le monde sur les rails.

             Après deux mois de cette vie bien rythmée et bien remplie, les dirigeants sont venus nous rendre visite. Ils ont d’abord convoqué les supérieurs puis tout le monde a été invité à se rendre dans la pièce principale. Nous nous entassons tant bien que mal pour tous rentrer et surtout pour tout entendre. Les dirigeants vont nous expliquer les tenants et les aboutissants de notre prochaine bataille. La fameuse grande bataille qui pourrait faire basculer la guerre à notre avantage. Ils lui ont donné le doux nom d’ « Offensive des champs ».

Je regarde par la fenêtre ces champs qui s’étendent à perte de vue. Si paisibles, si calmes. Qui pourrait prédire qu’ils abritent la préparation de combats sanglants, de combats meurtriers ?

            Je suis tiré de mes pensées par un coup de coude bien placé dans les côtes. Mon camarade me fait signe d’être attentif. Les directives vont nous être exposées. À partir d’aujourd’hui, des groupes vont être formés par spécialisation. L’entraînement général est terminé. Dorénavant, chaque groupe suivra une pratique spécifiquement adaptée à sa fonction lors des combats. Je suis dans le groupe qui partira à l’assaut. Nous serons les plus vulnérables. Nous devrons sortir de notre retranchement et courir droit devant sur le champ de bataille. C’est le rôle qui nous est affecté. Nous l’acceptons sans broncher. Seule une goutte de sueur dévalant mon front trahit mon état intérieur. Les battements de mon coeur qui tambourine dans mes oreilles, restent eux, inaudibles pour le monde extérieur. Nous sommes ensuite congédiés sans autre forme de procès. Nous ne reverrons les dirigeants que la veille du combat. Nous devrons être prêts. Des rapports leur seront envoyés régulièrement afin de les tenir au courant du bon avancement des préparations.

             Avec les camarades de mon groupe, nous travaillons surtout la rapidité à la course. La distance à parcourir sera d’une centaine de mètres. Nous devrons courir droit devant en faisant feu. Rien ne devra nous détourner ou nous ralentir. Tous les jours, nous effectuons une série de courses sur terrain varié puis des parcours d’embûches. Les premiers exercices se font sans les armes. Puis nous passons au niveau supérieur avec tout le matériel, comme au jour du combat. Pour les tirs, la précision importe peu. Nous serons équipés de fusils semi-automatiques. Nous devons devenir experts dans le maniement de ces armes afin de perdre le moins de temps possible et de ne pas risquer d’être ralentis dans notre progression.

             L’entraînement se déroule sans problèmes majeurs. Mais à l’approche du jour j, la tension monte d’un cran. Certains commencent à tourner en rond comme des lions en cage. À l’excitation face à l’imminence du combat se mêle une peur sourde et primitive. Quelques querelles éclatent, bien vite désamorcées par les supérieurs. Finalement, la veille du combat arrive, et avec elle, la visite des dirigeants, comme planifié. Ils sont brefs, sans équivoque. Une réussite est obligatoire. Ils se concertent une dernière fois avec les supérieurs puis s’en vont. Je ne les reverrai jamais.

             Cette nuit, nous sortons de notre zone de cantonnement dans des petits camions. Nous nous engageons sur la route obscure, à vitesse réduite. Le silence est assommant. Chacun se joue le déroulement du combat dans sa tête ou bien pense à sa famille qu’il ne reverra sûrement pas. Je fais une dernière prière pour ma mère et pour le salut de mon âme. Après une grosse heure de trajet, les camions se garent sur le bas-côté. Nous finissons le chemin qui nous sépare du champ de bataille à pied. C’est étonnant comme les bruits familiers semblent alors si étranges et presque dérangeants. Nous prenons nos postes au petit matin. L’attente va être longue jusqu’au lever du soleil.

             Nous sommes le dimanche 11 novembre 2018, il est dix heures précises. Une foule de milliers de personnes est assemblée sur les Champs-Élysées. Quatre-vingts chefs d’État sont présents. L’attentat du siècle a été préparé pendant des mois et c’est aujourd’hui le grand jour.

            Je m’appelle Pierre, alias Jundiin Shabun, soldat de l’État islamique. J’ai 21 ans et aujourd’hui, je vais mourir en martyr. Je m’élance dans la foule, fusil à la main, tirant au hasard, ma ceinture d’explosifs bien arrimée à mon torse.

La vallée des larmes

D’Hervé Burel

Lundi 11.11.18, les cloches sonnent à tout rompre, c’est  jour d’Armistice, fin  de la grande guerre ou plutôt de la grande boucherie, dix millions de morts et autant de mutilés. Je pleure mon Louis -tu es revenu de cette guerre ‘ la Der des Der’ en juin 1917, j’entends encore le grincement de la charrette à bras qui te mène sur la route cahoteuse du cimetière-. Les familles industrielles de l’acier Krupp et Schneider nous font entrer dans le XXe siècle, les pieds devant. Ce jour de paix retrouvée je suis triste comme le son de ces cloches, je deviens froide et dure comme la pierre où est inscrit le nom de mon mari.

Dans notre petite maison au toit de lauzes tes lettres du front étalées sur la table en bois, comme un jeu de cartes où personne ne gagne...

Nous habitons le plus beau pays du monde : à l’automne les mélèzes enflamment la montagne ;  l’hiver la neige recouvre d’un édredon moelleux la rudesse du paysage ; au printemps les arolles s’époumonent pour atteindre les alpages parsemés d’edelweiss ;  l’été les rochers transpirent et font le dos rond sous les éclaboussures de l’impétueux torrent. C’est le plus beau pays du monde même si je n’ai jamais quitté la vallée. Dans un monde sans richesse nous vivons de peu, des vies minuscules, pris dans les filets de la Grande Histoire. A l’hôtel du Doron les noces avaient été belles, avec Louis, la tête chavirée par le vin, il m’embrassait goulûment sur la bouche ;  mais au cœur de l’été 1914, en ce début d’août,  les affiches de mobilisation recouvrent les murs des mairies -Louis espère que c’est l’affaire de quelques mois- Noël à Berlin la fleur au fusil. Pour son départ je l’accompagne à la gare, une angoisse sourde dans mes pensées de femme, Moloch se réveille, nos maris, nos enfants vont être sacrifiés -la prémonition de notre malheur.

Samedi 10 octobre 1914 

« Mon Eugénie, je te donne enfin de mes nouvelles.

Depuis mon départ j’ouvre souvent mon carnet et regarde l’edelweiss que tu m’as cueilli dans le vallon de Bellecombe. Après un long voyage en wagon (40 hommes ou 8 chevaux), des marches harassantes sous un soleil de plomb, nous avons aperçu les premiers casques à pointe. L’énorme barda que nous trainons sur nous fait un boucan d’enfer, gamelles en fer blanc, marmites et pelles s’entrechoquent, nos uniformes en laine, trop chauds pour la saison ressemblent à des costumes de cirque et font de nous des cibles faciles. »

La lettre me tombe des mains, j’imagine une mer ondulante de blés mûrs d’où surgissent quelques coquelicots et le pantalon garance de Louis, des cibles faciles…

« Passées les premières batailles nous sommes dans une période d’accalmie, ne t’inquiète pas pour moi, le manque de munitions chez nous et chez les Boches a ralenti les ardeurs guerrières, je passe mon temps à creuser des tranchées, nos généraux parlent de guerre de position, ça risque de durer… »

J’aide le père à la ferme, le village s’est vidé de ses hommes ; dans la grange l’odeur du foin me ramène au  mois de juillet juste avant les départs à la guerre, je me souviens : le ciel d’azur moucheté par le vol des hirondelles qui vont se perdre dans le firmament, les brindilles de foin qui s’accrochent à nos peaux en sueur, les muscles de Louis saillant sous la charge du ballot,  la tomme partagée, allongés sous un pin sylvestre et la bouteille baignant dans le ruisseau, ces petits moments de bonheur sont bien finis. Ce soir les trois vaches trempent leurs gros museaux dans la mangeoire, dans la chaleur de l’étable je pense à Louis, mes seins se dressent, j’aime sentir l’odeur du regain. Au coucher, dans le lit glacé trop grand, l’empreinte de mon homme et  l’immensité du vide, je m’endors la main entre mes cuisses.

Mercredi 3 mars1915 

« Tendre Eugénie, depuis ma dernière lettre l’hiver s’est installé, le froid mord autant que le shrapnell qui s’incruste dans la chair du poilu. Nous avons reçu un nouvel équipement bleu horizon et casque en métal, nous ressemblons enfin à de vrai soldats, les Anglais ne se moqueront plus de nous. Des soldats avec la goutte au nez et les pieds dans la ‘patchoc’, le flacon de Ricqles est mon seul réconfort, pour d’autres c’est le gros rouge et la gnôle, et pour les moins chanceux la morphine. Je commence à m’habituer à notre situation : aux  animaux de compagnie, les rats et les poux, au miaulement terrifiant des obus, aux corps de mes frères d’armes déchiquetés, accrochés aux barbelés du no man’s land qui s’exhibent devant nos yeux, éclaboussés de lumière par un soleil sanguinaire, comment peut-on s’habituer à cette horreur ?

Nous avons quitté le front, relevé par un régiment de la coloniale, des Sénégalais, je t’écris depuis l’arrière bien à l’abri des obus de 72 et  l’odeur de cordite »

Je repose la lettre, Louis n’est pas seul là-bas, je pense à ces pauvres bougres venus d’Afrique dans les cales de bateaux pour défendre le pays de  leurs ancêtres les Gaulois, la patrie sera bien sûre reconnaissante.

Dans le village Médard est le premier à revenir suite à ses blessures. Médard, un sacré rigolo ! toujours prêt à lever le coude, il a perdu ses deux bras dès le début des combats dans une plaine brûlante de Champagne. Heureusement il n’a pas perdu sa langue ! - dans le bistrot devant trois vieux attablés il a lancé : « Pas de bras, pas de mourra !» Sacré Médard !

Je rêve tout éveillée, je sens la chaleur de Louis à mes côtés, dehors un vent glacial sèche un ciel mouillé, l’hiver  ne veut pas finir, comme cette maudite guerre. Le bois sec claque dans la cheminée et disperse ses flammèches offrant une douce lueur à la pièce, nous sommes réunis pour sa première permission.

« Tu as des nouvelles de Médard » me demande Louis

-        Au début ça allait, maintenant c’est plus dur il se sent inutile, c’est pas une vie.

-        Il y a tant de Médard aujourd’hui dans le pays, répond Louis

-        Et toi ta vie dans les tranchées c’est comment ?

-        A quoi bon en parler, je t’en ai déjà trop dit dans mes lettres, avec les copains, avant

de prendre le train de permission à Paris nous sommes allés au cinéma.

-        Tu vois ça sert de partir à la guerre ! 

En souriant Louis m’enserre dans ses bras, je me blottis tout contre lui.

-        Le film après les actualités c’était  ‘Charlot est content de lui’, ce petit bonhomme avec une veste étriquée, un pantalon trop large, son chapeau et sa petite moustache  t’aurait plu, quand tout ça sera fini je t’emmènerai au cinéma, dit Louis sans trop y croire.

-        C’est sûr qu’il faudra prendre du bon temps. ».

En ce début d’année 1916 Le Petit Savoyard et l’Echo de la Maurienne titrent sur la déclaration du Président de la République Raymond Poincaré qui annonce : « la joie de  rentrer cette année dans votre foyer et la douceur d’y fêter la victoire auprès de ceux que vous aimez ». Les promesses n’engagent que ceux qui les reçoivent comme dirait l’autre.

Le froid givre les carreaux, à travers les petits cristaux qui se forment je vois passer le facteur avec le gars de la mairie, où vont- ils s’arrêter aujourd’hui ? Au début les mots  Patrie, sacrifice et gloire accompagnaient la mauvaise nouvelle, mais maintenant que dire devant tant de morts… nous devenons la vallée des larmes.

L’année passe, les gendarmes réquisitionnent les dernières vaches de la ferme.

1917, je découvre un lieu, le Chemin des Dames ; comme nom  le Chemin des Damnés lui conviendrait mieux.

C’est la grande œuvre du Général Nivelle, il décroche avec ça la palme d’or au festival de l’idiotie meurtrière ; en deux mois 200 000 soldats français vont y laisser leur peau pour rien, parmi eux 7000 tirailleurs sénégalais sur un contingent de 16 000, peut être ceux que Louis a déjà croisés.

De Louis aucune nouvelle depuis le mois d’avril, sur le front on parle de grève de l’attaque, les premières grosses mutineries de régiment qui donneront  la chanson de Craonne.

« Adieu la vie, adieu l’amour/ adieu toutes les femmes/ c’est bien fini, c’est pour toujours/ de cette guerre infâme/ c’est à Craonne sur le plateau/ qu’on laissera sa peau/ car nous sommes des condamnés/ nous sommes les sacrifiés… »

Enfin une lettre, il est blessé à la jambe par un éclat d’obus au chemin des Dames.

« Ma bien aimée, je suis bien obligé de te dire que je vais mal, je souffre le martyre, il vaut mieux être mort que de souffrir pareillement, ma jambe est plein d’éclats d’obus, l’os est broyé, avec des pinces on m’enlève des morceaux d’os et de fer , en plus de cela je me sens malade, les médecins redoutent le tétanos. Nous sommes une trentaine dans la pièce, tous en mauvais état : gueules cassées, gazés, brûlés, estropiés…

De mon lit d’hôpital  j’aperçois l’océan, la Bretagne est bien différente de notre Savoie. Par la fenêtre ouverte j’aime entendre les vagues se briser sur le rivage, fermer les yeux et sentir la mer, je suis si loin de toi, tu me manques, nous reverrons-nous ? »

La caresse de la houle sur l’eau te rappelle peut-être le bruit du foehn qui dévale les pentes abruptes pour aller frôler le pin cembro.

Ta dernière lettre entre mes doigts fragiles, légère comme le dernier souffle de ta vie.

Aujourd’hui nous sommes le dimanche 11/11/2018, cent ans après les cloches sonnent à nouveau. Je suis Eugénie, dans la vallée on m’appelle ‘la Pleureuse’, sur le monument aux morts je cache mes larmes dans ma main, sous mes pieds de bronze ils ont inscrit   « Aux enfants de Termignon glorieusement tombés pour la Patrie ». Ils sont morts dans la boue, la peur au ventre, leurs viscères nourrissant le sol de cette terre de France dévastée où ne poussaient que les croix de bois.

 Je pleure  pour ne pas oublier ces braves gens qui ne sont  jamais rentrés chez eux et  pour toutes les femmes qui souffrent encore aujourd’hui de la guerre.

J’aime toujours mon Louis et lui chuchote ce poème que j’avais appris à la communale :

« Demain dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne, je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends/ J’irais par la forêt, j’irai par la montagne/ Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps … ».

 

 

Guerre et paix

De Christiane Combaz

Lundi 11 novembre 1918,

       Les cloches de l’église sonnent à toute volée. Marie se lève et étreint sa sœur Cécile « Enfin c’est fini ! ». En ce début du 20ème siècle les démonstrations de joie, de peine, les embrassades restent très discrètes.

 

   La porte s’ouvre avec fracas, Germaine, 6ans ½ aux longs cheveux bouclés et aux grands yeux bleus entre tout essoufflée « La maitresse a dit : pas d’école cet après-midi, ni demain, la guerre est finie ! »  « Papa et tonton vont revenir ». François-Joseph 3ans1/2 reste impassible, il continue à jouer sagement avec son cheval de bois. Son prénom n’est pas un hommage au vieil empereur Austro-Hongrois mais celui de la douleur : François, son papa, le mari de Cécile ne connaitra jamais son fils, « disparu à Arras le 2 octobre 1914 » et Joseph le frère de Marie et Cécile « décédé le 26 octobre 1914 à Ypres – Belgique » en bon chrétien et en appelant sa maman comme l’écriront les autorités militaires 

    Depuis le 27 juillet 1917 Germaine et François-Joseph sont pupilles de la nation.

    Les parents de Joseph ne quittent plus leur fauteuil près du fourneau.  La guerre les a anéantis en leur prenant leur fils et leur gendre : les 2 hommes de la famille.

 

11 novembre 1958

   40 ans plus tard, j’ai 8 ans. Une éternité pour une enfant.

   Le monument aux morts décoré par les écoliers semble revivre, des fleurs parsèment la mousse. Nous avons bien ri hier : une demi-journée sans classe à courir les bois, à arracher la mousse et aujourd’hui pas d’école : messe de commémoration et prières pour nos Poilus. Nous chantons à tue-tête la Marseillaise dirigés par notre instituteur.

   M le Maire lui-même ancien combattant lit le message de paix de M le Ministre de la guerre. Le drapeau « à nos Poilus morts pour la France Guerre 14-18 » claque au vent.

   Charles FRASSIER marche comme un automate : « Il a fait Verdun, effroyable carnage, il a une plaque dans le dos », nous lui donnons du MONSIEUR avec respect. 

    Marie et Cécile, les yeux embués commémorent la paix retrouvée, une broche souvenir épinglée à leur chemisier respectif : la photo du frère pour Marie et celle du mari pour Cécile.

    Pépé Louis mon grand-père maternel, avec son grand mouchoir blanc essuie ses yeux, la guerre lui a pris 2 frères, un beau-frère et tant d’amis. Ses parents sont morts de chagrin.

    Pépé Louis avait un beau ceinturon. Lorsque je lui demandais où il l’avait acheté, sa réponse me surprenait : « Pauvre France, mon pays, tu aurais pu en avoir autant que tu en voulais des ceinturons ! ».  Pays magique, dans mon esprit de petite fille. Hélas, il s’agissait des champs de bataille de la grande guerre. La Der des Der.

 

Noel 1974

    Mémé Cécile nous quitte, 60 ans après son cher François, Elle n’ira plus sur le petit pont user ses yeux à regarder la route d’Albertville dans l’espoir du retour de son mari. J’ai moi-même une fille et un garçon comme elle à son âge. ….. Mais l’Europe est en paix, je comprends mieux maintenant sa détresse lorsque mon père François-Joseph fit la guerre 1939-45 aux Chapieux et ses larmes quand mon frère incorporé dans les parachutistes partit à Pau.

 

 Mars 1977

     Tante Marie à son tour décède.

     Célibataire elle a élevé Germaine et François-Joseph avec sa sœur, puis s’est occupée de mes sœurs, mon frère et moi-même.  Elle m’offrait de petits cadeaux : mon premier Opinel, une pelote de laine, des aiguilles à tricoter et ses fameuses pastilles à la menthe.

     Quelques semaines plus tôt j’ai mis au monde un petit garçon qui ressemble beaucoup à son arrière-grand-père François.

 

   Mars 2012

   Avec Lilou, 3 ans je me rends à la mairie de Modane.

   Elle s’arrête devant le monument aux morts « Tita cette statue pourquoi ? »

    Tu sais nous habitons la France, notre pays voici longtemps a été envahi. Les Français réussirent à faire partir ces envahisseurs, cette statue est là pour se souvenir »

   « Ah OUI pour se souvenir ! »

   Une guerre sans morts ! 

 

   Octobre 2014

   100 ans – un siècle

   Mon petit cousin Fabrice a fleuri la tombe de son arrière-grand-oncle Joseph lors d’un voyage en Belgique.

   Le 2 octobre j’ai déposé un bouquet de roses devant la photo de mariage de mes grands-parents.

 

   Mai 2018

Je souhaite qu’un jour peut-être, un siècle plus tard la terre d’Artois rende une plaque, un matricule, un portefeuille, enfin un objet appartenant à mon grand-père.

Murmures d'Étoiles

De Dominique Drouet-Mari

 

 

Dans les ciels étoilés des nuits de grand vent, seul, dans l’anfractuosité d’un rocher, au sommet d’un col, si vous prêtez l’oreille, vous pourrez entendre des bribes de dialogue, des histoires….

 

J’ai fait un rêve cette nuit.  Je rêvais que la guerre  de 14-18 s’était terminée plus tôt. Ah, bon! Oui, en octobre, début octobre. Pourquoi, octobre ?  En octobre, L’Autriche et la Bulgarie avaient signé un armistice, je rêvais que l’Empereur allemand  avait fait de même. Un mois de plus ou de moins, qu’est-ce que ça change ? Ça aurait changé le nombre de morts, par exemple !

 

Un beau rêve en couleurs. Le plateau en fleurs. Je conduisais mon troupeau. Un jeune bélier vigoureux  en tête. Il avait des rubans rouges dans les cornes, les brebis suivaient, leurs clochettes tintinabulaient. Moi j’avais mon vieux casque  à la main avec dedans un agneau nouveau-né. Quel rapport avec la guerre ? C’était...1918,  il faisait une lumière de printemps.

 

 Et toi, tu conduisais ton troupeau en octobre 1918 !  Dans le rêve, la guerre était finie. En réalité, à moment-là, mon régiment marchait  sur l’Aisne. On l’a franchi début novembre,  puis on s’est enfoncé dans la forêt des Ardennes. Là, c’était la misère. On croisait des vieilles femmes, des enfants affamés qui nous remerciaient. Les Allemands avaient scié les chênes et les hêtres le long de la route. Impossible d’avancer.  Les artilleurs en bavaient. Dans le rêve, j’étais jeune et plein d’allant. Il y avait une fête dans mon village, je jouais de l’accordéon,  malgré ma main gauche abîmée par un obus.  On chantait, on dansait.

 

Vous aviez de bons artilleurs ? Il y avait une compagnie d’artilleurs affectée au régiment, commandée  par un lieutenant qui n’avait pas ses mots dans la poche.  Il n’avait pas peur  de répliquer au général de division quand les ordres lui paraissaient insensés. Tu te rappelles ? Oui, une fois, la dernière, il lui a parlé en latin : «  Ave Boichut ! Morituri te salutant ». Morituri, c’est ceux qui vont mourir. Boichut c’était le général de Division. Mais les ordres venaient de plus haut ! Le général Boichut, il avait le souci des hommes, et il  venait sur le terrain.

 

Mais les artilleurs ? Avec des informations précises, sur les positions ennemies, ils étaient très efficaces. Avec leurs tirs de barrage, ils nous ont sauvés la vie plusieurs fois. A toi aussi, ils ont sauvé la vie ? Oui, sauf la dernière.

 

C’était quoi, ces ordres insensés ? Le 8 novembre, on savait que la Paix était proche. Des permissionnaires en avaient parlé.  On savait qu’il y avait des pourparlers.  Les  armées allemandes reculaient de partout. Or, notre régiment avait avancé de cent kilomètres en trois semaines.    On avait atteint la Meuse. On espérait en rester là, prendre nos quartiers, se reposer. Boichut aussi croyait cela.  Tu es bien renseigné pour un simple troufion. !  D’abord, j’étais 1ère classe ! Ensuite, c’était une question d’un poilu à Boichut, pendant une inspection le 9 novembre : « C’est y vrai que ce sera la paix ? » Il avait répondu : «... dans une heure, dans un jour, dans trente secondes... ».

 

Et alors ? Alors, on nous a dit qu’il fallait repartir aussitôt, franchir la Meuse  de nuit, à tout prix, continuer à faire pression sur les armées allemandes, que cela permettrait d’avoir une bonne paix pour les Français ! Le président Poincaré craignait que les Allemands s’entendent avec  Wilson, le président des Etats-Unis, dans notre dos.

Il y avait encore des territoires français occupés. Mais c’est le général de corps d’armée qui a donné l’ordre le plus pressant. Et toi, simple poilu, tu savais tout ça ! J’ai eu le temps de me renseigner depuis ! 

 

Elle était comment la Meuse ? Imagine un fleuve en furie, charriant  des troncs d’arbres.  Soixante-dix  mètres de large, plus de ponts, seulement une vieille écluse à moitié détruite. Pas le temps de fabriquer un pont flottant. L’écluse a été renforcée par les gens du génie. On est passé de nuit, sans un mot, sans un bruit. Six cents gus. Le 415ème Régiment  en entier. Un autre régiment  aurait dû  nous suivre. Et le dernier passer un peu plus à l’ouest. Ils n’ont pas pu. Les Allemands ont détruit les moyens de passage. Il y avait du brouillard. Heureusement ! Mais il s’est dissipé le lendemain en fin de matinée.  L’objectif, c’était un signal à 249 mètres d’altitude, bien tenu par trois  régiments d’élite. Nous, on était au fond, à découvert. Derrière nous la voie ferrée et la rivière. Chacun dans un trou sur trois kilomètres de long, à se demander qui serait le prochain. Le prochain ? Le prochain tué.

 

Mais tu connaissais ce genre de situation ! Oui, j’avais vécu cela plusieurs fois. Mais tu sais,  on  préfère oublier  ces mauvais moments de terreur où l’on a perdu tant de copains. Je me suis engagé le 4 août 1914. J’ai été blessé deux fois. Marne, Verdun, Artois, Somme, ça te dit quelque chose ?  J’ai eu la croix de guerre. Mon régiment, trop décimé,  a été supprimé en 1915. On m’a versé dans un nouveau régiment, le 415ème. Il y avait des gars qui venaient de toute la France : de l’ouest, du sud, de la Lozère, comme moi. On n’osait plus espérer la fin de la guerre. On réalisait qu’on était des miraculés.  Mais depuis le mois de juillet, on n’essuyait plus aucun revers.

Comment s’est terminée  cette dernière bataille ?  Nos artilleurs, sur l’autre rive, ne pouvaient  rien pour nous, car ils ne connaissaient pas nos positions, et devaient éviter les villages français. L’après-midi du 10 novembre, –je­  ne   sais pas comment il a fait– le commandant du régiment, Charles de Menditte, un mutilé des combats de 1914,  a franchi la Meuse pour relever nos positions et celles des Allemands.  Après son départ, tout a changé. L’artillerie française nous couvrait vraiment. Mais ça n’aurait pas pu durer très longtemps. Et ça a duré encore combien de temps ? Jusqu’à l’armistice, le 11 novembre à 11 heures.

 

Vous connaissiez l’heure de l’armistice ? J’ai vérifié ! Le message de Foch a été envoyé à 5h15 à toutes les armées. Boichut l’a transmis à 7h15. De Menditte, connaît la nouvelle à 8h30.

 

Et vous,  dans vos trous, vous l’avez appris quand ? Un peu après.  On avait reçu un message que je devais porter au capitaine disant que la soupe serait servie à 11h30. Et alors ? Je ne l’ai jamais goûtée. Je pensais à la Paix, comment on allait redevenir civil, quitter le casque pour le béret, repartir chacun de son côté. Je pensais à mon troupeau. Je n’étais peut-être plus aux aguets. J’ai vu une lueur, puis plus rien. Il était 11h moins 10. On a retrouvé mon corps le 13 novembre. J’avais un trou dans la tête. Le dernier  Français mort  sur les champs de bataille de cette guerre, c’est moi, Augustin Trébuchon.

 

Cette nouvelle utilise le travail d’historien du général Fauveau :

Alain Fauveau, « Le dernier combat : Vrigne-Meuse, 10 et 11 novembre 1918 », Revue historique des armées [En ligne], 251 | 2008, mis en ligne le 09 juin 2008,

. URL : http://journals.openedition.org/rha/291

et le wiki : http://military.wikia.com/wiki/Augustin_Tr%C3%A9buchon

 

Coup de coeur de Yannick Teyssier

L’appareil photo

D’Anne Forest

 

La musique militaire, ça fout le bourdon. Leurs mines de six pieds de long, tous alignés comme des rangées de dominos. Leurs discours pleins de chiffres de morts, de blessés et d’invalides. Lus par des gamins qui ne comprennent rien au baratin – comment voulez-vous - et butent sur tous les mots. Indigestion de bataillons, de régiments, d’artillerie. Tout ça sous un soleil blafard, dans un froid de canard et un vent à déchiqueter les drapeaux. Tout ça pour se souvenir. Cent ans après.

Une mauvaise blessure vous stoppe net une carrière de photographe et vous cloue dans une vallée encaissée. Serré dans un étau, vous ne voulez plus entendre parler de tranchées. Et pourtant, chaque année, on vous convie aux commémorations.

Dans le petit appartement sombre sous l’immense paroi rocheuse qu’on surnomme « le verrou », vous ressassez le seul plaisir de votre vie. Prendre des photos. Saisir l’instant, l’émotion. Immortaliser.

Vous avez photographié des mariages et des communions. Aujourd’hui, ce sera dans le cortège pompeux d’uniformes et ses porte-drapeaux que vous vous immiscerez silencieusement, vous scruterez les visages solennels des anciens combattants puis les écoliers avec leur gerbe marchant vers le monument aux morts. Vous saurez vous trouver à la bonne place pour les meilleurs clichés.

Vous rejoignez la mairie par les rues pavées, votre appareil en bandoulière. Des façades grises aux portes austères, arborant toiles d’araignées et cadenas rouillés bordent une ruelle.

Vous vous sentez comme ces vieilles charnières robustes et finement forgées, agrippées à des portes que plus personne n’ouvre. Comme ces touffes de plantes aux fleurs délicates qui poussent sur les murailles et colonisent l’abandon.

Autrefois, vos photos affichaient des visages lumineux fendus de sourires éclatants. Le noir et blanc avait le charme des nuances et des contrastes, il soulignait la fossette d’un enfant malicieux, la brillance d’un œil amoureux. On y voyait la couleur des sentiments. Puis le noir et le blanc se sont mélangés en une boue grise qui salit, englue, calcine, saccage et gomme tout sur son passage.

Vous rattrapez des membres de l’harmonie municipale qui peinent dans le raidillon, alourdis par leur grosse caisse. Vous vous rappelez quand vous deviez vous aussi porter le matériel, le pied complet et tout le bataclan. Le poids s’envole dans l’élan de la passion.

-        Lucien ! Lucien ! Une jeune femme vous appelle.

-        J’arrive maman… Vous vous retournez, c’est drôle, un garçonnet si jeune qui porte votre prénom. Ils reviennent à la mode, les Jules et les Louis, les Joseph et les Paul.

Vous arrivez place de la mairie, l’oriflamme est levé. Le maire, une main posée sur son écharpe tricolore, plaque sur le haut de son crâne chauve une mèche que le vent n’a de cesse de soulever. La maîtresse, en bonne bergère, un paquet de feuilles à la main, resserre les rangs de ses élèves en un petit amas mouvant comme un accordéon. Une femme en jupe courte et talons hauts tient la gerbe comme un nouveau-né. Le blanc des lys, le bleu des delphiniums et le rouge des roses gravent l’instant de leur teinte officielle.

Vous vous installez juste devant le monument aux morts. Personne ne peut vous voir. Simplement lire, en lettres dorées, votre nom sur la liste.

Tout le monde est prêt. Attention, le petit oiseau va sortir.

Liberté éternelle

De Joseph Michel

 

11 11 18, ce chiffre magique éveille, aujourd'hui encore, en mon cœur, un bonheur extrême. Il marque la fin de la grande guerre, la fin de ce conflit mondial qui endeuillait la France depuis plusieurs années déjà. Endeuiller, en voilà un bien petit mot pour parler d'un si grand massacre, une véritable hécatombe qui fit 1400000 morts rien qu' en France.

             Des morts ! Je peux vous en parler, car je suis l'un d'eux, et c'est par la plume de mon neveu que je vais vous conter la suite de ma tragique mésaventure…

             Le 3 août 1914 donc, l'Allemagne nous déclarait la guerre. A l'appel de la république, dans chaque village, la jeunesse de France se leva en force pour défendre le pays. Partis la fleur au fusil les pauvres soldats Français déchantèrent bien vite devant l'ampleur des combats. Ma famille a payé un lourd tribut lors de cette guerre, mon frère et mon beau-frère, incorporés en début, revinrent gravement blessés. Moi, à qui la vie fut involontairement abrégée, sachez que je suis tombé, sous le feu de l'ennemi, l'un des derniers jours de la guerre.

            Hé oui ! il en manquait encore un et ce fut pour ma pomme...

            Je suis né en 1895 dans un petit village de Savoie que je n'avais jamais quitté auparavant. Ce n'est qu'au retour de mon frère que je fus incorporé à mon tour au 11° bataillon de chasseurs, pour aller au casse-pipe dans l'Aisne, bien loin de chez nous...

            Ma famille, mes parents, mon pays me manquaient cruellement, heureusement j'avais de bons copains et la forte amitié qui nous liait nous fut bien nécessaire pour affronter l'horreur des tranchées...

        

Chaque jour le malheur nous frappait, les obus, la mitraille, les gaz, le froid, la mort, tout cela était omniprésent dans notre vie de condamnés. A chaque instant nous nous attendions au pire.

            Au pays aussi la vie était dure, les nouvelles n'arrivaient guère. Au travail les femmes avaient remplacé les hommes partis au combat. Dans les fermes les bras manquaient, la misère s'installait, le moral était au plus bas.

 

            En 1917, les U.S.A entrèrent alors dans le conflit à nos côtés, les choses commencèrent à changer, la paix se dessinait légèrement au loin. Il nous semblait que le destin s'en venait mettre un peu de lumière sur l'ombre de nos derniers jours de guerre. Il était temps.

            Mais pour moi, hélas ! Il était déjà trop tard...

            Comme tous les autres soldats qui ont eu, comme moi, la malchance de vivre cette grande guerre, la nation reconnaissante nous délivra une médaille. Dans notre village, sur le monument aux morts, mon nom figure en lettres d'or et sur la pierre finement gravée je repose ici pour l'éternité …

  J'ai donné ma vie pour cette liberté si durement acquise, j'espère que les générations futures en seront dignes et que nos sacrifices n'auront pas été vains…

 

  Je terminerai mon funeste mémorandum par ce petit poème inédit qui rend un bel hommage à tous les poilus de 14/18...

 

HOMMAGE A TOUS LES POILUS DE 14/18

 

Je voudrais aujourd'hui rendre hommage,

à tous les poilus de 14/18, qui ont donné, avec courage,

leur jeunesse et parfois leur vie,

pour reconduire l'envahisseur hors du pays...

 

Voilà 100 ans que vous êtes partis,

joyeux, la fleur au fusil,

pour combattre et chasser l'ennemi,

 qui déjà, asservissait notre patrie..

 

 Cette guerre qui ne devait pas durer,

dégénéra bien vite en combats meurtriers.

De partout, nos pauvres soldats payèrent de leur vie

la cruauté des hommes, leur barbarie, leur folie..

 

Dans les tranchées, tous connurent l'horreur,

chaque jour apportait son lot de malheur.

La mitraille, les obus, les gaz, le froid, la mort, la peur,

furent le quotidien de ces quatre années de terreur...

A tous ces vaillants combattants de naguère,

qui ont vécu cette grande guerre meurtrière,

nous leur devons beaucoup, nous leur devons notre liberté,

cette liberté si durement gagnée...

 

Il faut que le souvenir des poilus perdure,

pour montrer aux générations futures

malgré l'avenir parfois incertain

que leur sacrifice ne fut pas vain..

Le fabuleux destin d'Ugo l'Italien

De Robert Persia

Au matin froid et pluvieux de ce 11 Mars 1920, le train de 11h18 en provenance de Turin entra en gare de Modane. Le convoi s'immobilisa, la locomotive finit de cracher son dernier panache de fumée. Les portes s'ouvrirent et un flot hésitant de silhouettes silencieuses se déversa sur le quai. Femmes, hommes et même enfants s'agglutinèrent sur la place de la gare, puis s'éparpillèrent dans les rues. La majorité était des hommes. Ils portaient des costumes sombres, chemises blanches et chapeaux à large bord à la Rudolph Valentino. Les femmes aussi étaient élégantes dans leurs longues robes colorées .Tous venaient d'Italie. Certains fuyaient le Sud et la misère, d'autres les conséquences du terrible tremblement de terre qui avait laissé derrière lui des dizaines de milliers de victimes et autant de sans abri. On comptait aussi des saisonniers qui venaient travailler en France le temps d'une saison. Il y avait également ceux qui refusaient les idées fascistes de Mussolini. Au Nord les usines fermaient, les grèves se multipliaient et les ouvriers syndiqués se voyaient refuser tout travail. Dans tous les cas c'était risquer de mourir ou partir et tenter de vivre. Tous ces compagnons d'infortune devaient faire halte à Modane pour faire vérifier leurs papiers et obtenir leur visa. Qu'espéraient-ils ? Rester travailler dans la vallée ? Pourquoi pas. Elle était devenue la vallée de l'aluminium. Grâce à l'ingénieur Paul Héroult et son procédé d’électrolyse, on traitait l’alumine venant de Gardane. Les bras manquaient malgré la reconversion des paysans de la vallée en ouvriers. Alors les recruteurs redoublaient d’activité en Italie, les émigrants fournissant une excellente main d’œuvre et à bas prix de surcroît. Moi Ugo Carrel, 19 ans, j’étais l’un de ces migrants. Mon pays c’était l’Aquila dans les Abruzzes. Notre famille de paysans avait été partiellement décimée lors du grand tremblement de terre en 1915. Alors mes parents avaient abandonné leur terre natale et s’étaient établis dans la banlieue de Rome où mon père trouva un emploi de gardien au Colisée.

Un de mes oncles s’était exilé au Pérou. Devenu Padre de Santa Cruz, il nous adressait régulièrement prières et oraisons.  Un autre était parti souffleur de verre à Lyon pour un salaire de misère. Moi j’avais décidé de tenter ma chance en France. Mes motivations, je les gardais secrètes. Avant tout, l’important était d’obtenir ce fichu visa. Heureusement j'avais quelques atouts en main. En effet, je me débrouillais assez bien en français. Je le devais à un couple de Français fortunés qui avaient logé chez mon grand-père avec lequel ils couraient la montagne. Ils m’emmenaient avec eux dès que l’école et les travaux des champs me laissaient quelque répit. Le soir, j’écoutais avec envie les récits de leurs voyages. Mon passeport était en règle, paraphé du nom de « Sa majesté Vittorio Emanuele III, Re d’Italia ». Cependant, vu mes origines paysannes, les autorités doutaient du titre de « tourneur sur métal » que je m’étais attribué. Ainsi, lorsque le jour fatidique arriva, je me retrouvai devant un officier de l'immigration, essayant de rester confiant malgré l’angoisse qui me nouait le ventre. Je déclinai mon identité, indiquai ma ville de naissance, l'Aquila dans les Abruzzes. Sa voix de stentor me demanda : - Pourquoi viens-tu en France ?

 - Pour le travail

- Tu prétends être tourneur sur métal, c’est une astuce pour entrer en France ? sous-entendit-il

- Non je vous assure. J’ai fait un peu de mécanique, mais je peux faire beaucoup d’autres choses, ouvrier, magasinier, manœuvre, maçon …

- Autrement dit, m’interrompit l’adjudant . Bon à tout, bon à rien !

Ravalant ma colère je lançai :

- Je prendrai tout ce qui se présentera, j’apprends vite. Je peux aussi travailler en montagne, c’est mon terrain de jeux favori.

- Mon gars, t’es pas là pour jouer ! On a besoin de bras, pas de dilettante !

 Alors je tendis vers lui mes mains calleuses. Mon geste sembla avoir troublé l’homme qui sommeillait sous l’uniforme.

- Bon, tu m’as l’air motivé. Je vais transmettre ton dossier à mon supérieur. Alors en attendant, tiens-toi à carreau !

Alors l’attente commença. J’étais un peu rassuré par le fait que nombres d’émigrants étaient régularisés en Maurienne pour travailler en usine, mais au fond de moi ce n’était pas ce à quoi j’aspirais. Je les voyais les ouvriers rentrer le soir, sales, exténués, le regard vide. J’entendais leurs conversations devant les verres d’alcool où ils noyaient leur fatigue. Je m’imaginais les fours à bauxite, les coulées d’alumine incandescente, la chaleur étouffante, le travail douze heures par jour dans cet enfer. Non, l'usine n’était pas mon but ! Mon avenir ne se jouerait pas dans cette vallée, dans ce décor sombre et écrasant avec l’Arc tumultueux, ses crues dévastatrices, sans parler de ce fluor qui empoisonnait tout. Moi, ce qu’il me fallait c’était de la hauteur, de l’air pur. En arrivant ici, mes yeux s’étaient levés sur les montagnes de Haute Maurienne qui me rappelaient tant les Abruzzes, le Gran Sasso que j’avais gravi par toutes les voies. Au-delà, j’imaginais les lieux grandioses qu’avaient foulés les grands alpinistes : De Saussure, Whymper, Mathews, Collidge avec sa tante Meta Breetwood dont la chienne avait, dit-on, gravi plus de sommets qu’eux. Car moi, ce qui m’avait poussé à quitter mon pays, c’était une promesse faite à mon grand-père. Le « nonno » m’avait élevé dans tous les sens du terme. Petit, j'avais connu avec lui l’excitation des virées en montagne : levers à l’aube, casse-croûte mémorables aux sommets, descentes à tombeau ouvert dans les éboulis. C’est encore lui qui, plus tard, au grand désespoir de ma mère m’avait initié à l’escalade et à ses techniques. Malheureusement ce grand-père adoré, les Abruzzes qui l’avaient vu naître me l’avaient repris soudainement quand la terre avait tremblé avec une rare violence en cette année 1915. Lorsqu’on avait retrouvé son corps sous les décombres, il m’avait fait promettre dans un dernier souffle de tout tenter pour vivre mes rêves. Alors, après l’avoir porté en terre, plus rien ne me retenait au pays. La mort dans l’âme, j’avais suivi mes parents à Rome.

 

Pendant une année j’avais travaillé d’arrache-pied en vue de me constituer un pécule suffisant pour payer mon billet de train et m’assurer de quoi me voir venir une fois arrivé en France. Ni les mises en garde de mon père, ni les pleurs de ma mère n’avaient pu me retenir. Aujourd’hui, j’étais en France, mais mon moral fondait de jour en jour, ainsi que mes économies. Depuis mon arrivée je logeais dans un petit hôtel et ce n’étaient pas les quelques sous que je gagnais çà et là qui me permettraient de tenir encore longtemps. Pour la première fois de ma vie, j’étais seul. De plus notre petite communauté devait subir les remarques acerbes de certains Modanais qui voyaient d’un mauvais œil ces « Ritals » qui leur ôtaient le pain de la bouche. Il est vrai que les temps étaient durs pour eux aussi. Alors nous faisions profil bas et évitions tant bien que mal les querelles qui auraient pu nous faire reconduire de l’autre côté de la frontière. L’attente devenait insupportable et l’inactivité nous pesait. Heureusement, le printemps commençait à montrer le bout de son nez. J’en profitais pour explorer les pentes aux alentours et dérouiller mon corps privé d’exercice depuis trop longtemps. Le soir on traînait dans les bars en écoutant les rengaines des pianos mécaniques ou en regardant les joueurs de « morra » qui faisaient le spectacle. Et puis il y avait le foyer que l’on fréquentait souvent. Ce refuge avait été aménagé pour nous retrouver et partager les nouvelles envoyées par nos proches restés au pays. Cet endroit était tenu par des bénévoles qui nous aidaient dans nos démarches et nous apprenaient quelques rudiments de français.  Il y avait surtout Lucy, une jeune Anglaise. Elle attirait toute notre attention, nous qui étions privés depuis si longtemps de présence féminine. Elle écoutait nos histoires, apaisait nos doutes et encourageait nos espoirs. Plusieurs fois, nos regards s’étaient croisés, d’abord gênés puis de plus en plus complices. Dans ces moments-là, un agréable frisson me parcourait le corps. Me regardait-elle différemment de tous les autres ? « Arrête de rêver mon pauvre Ugo ! Elle est riche, tu es pauvre ! Ses yeux sont aussi bleus que les tiens sont noirs !  Son teint et ses cheveux aussi clairs que les tiens foncés !» Et pourtant je me prenais à espérer. Alors j’osai lui parler. Au fil de mes conversations, j’appris avec bonheur qu’elle aussi était férue de montagne. Elle était la fille d’un Lord anglais qui d’après la rumeur était un peu farfelu. Tous les étés, il s’installait en Maurienne avec famille et domestiques. Son « dada » : Hannibal et son cortège de 37 éléphants. Son occupation favorite: rechercher les traces de son passage hypothétique dans les Alpes. Dans ce but il arpentait les cols du Mont-Cenis, de Savine et du Clapier sans jamais capituler. On disait même qu’un col portait son nom en Maurienne. Lucy me racontait ses expéditions à grand renfort  d’anecdotes amusantes. Je ne me lassais pas de l’écouter, elle parlait le français avec un délicieux accent. Elle était belle, sportive, raffinée mais ne tenait aucun compte de notre différence de condition. Son palmarès m’impressionnait. Elle avait déjà gravi l’Aiguille Doran, la pointe de l’Echelle et d’autres sommets de Vanoise avec son père. Notre passion pour la montagne nous rapprocha et nous nous promenions souvent ensemble. A l’occasion d’une de nos randonnées dans le vallon de l’Orgère, elle me confia un projet qui lui tenait à cœur : une première sur un sommet. Devinant mon scepticisme, elle pointa du doigt, juste en face de nous, un pic élancé surplombant Modane à plus de 3000 mètres. Avec un sourire espiègle, elle me demanda si l’aventure me tentait. J’acceptai sans trop réfléchir.  J’étais prêt à tout, tant que je serais encordé avec elle. Personne n’eut vent de notre projet. Discrètement, elle réunit le matériel nécessaire à notre ascension et le jour fixé, nous nous retrouvâmes à l’aube, impatients d’en découdre. Il y eut la marche d’approche, d’abord dans la forêt puis dans les alpages et enfin dans les éboulis. Une simple formalité. Puis ce fut l’encordement au pied de la paroi. Les choses sérieuses commençaient maintenant. Après avoir scruté minutieusement le rocher, nous décidâmes d’un itinéraire. Lucy mit un point d’honneur à commencer en tête. Tout en l’assurant, j’admirais son aisance et sa souplesse dans les passages verticaux. L’escalade n’était pas très difficile mais rendue délicate car la roche était friable. Je pris le relais pour franchir l’arrête rocheuse finale et rejoindre l’antécime.

Puis ce furent les derniers mètres pour atteindre le sommet. Après trois heures d’efforts intenses, fourbus mais ivres de bonheur, nous tombâmes dans les bras l’un de l’autre. Le plus naturellement du monde, nos lèvres se rejoignirent dans un baiser interminable. Après avoir dévoré nos vivres de course, nous étions enlacés  à contempler le paysage retardant le plus possible le moment de la descente. Il fallut cependant nous y résoudre. La suite de l’histoire ? Comme on dit « un bonheur ne vient jamais seul ». Notre exploit eut peut -être quelque retentissement dans la vallée, « chi lo sa » ? Je reçus mon visa quelques jours plus tard. Par contre, notre escapade déplut au père de Lucy qui me le fit vertement savoir. Il faut croire que sa fille usa de toutes ses larmes pour plaider ma cause et m’éviter des ennuis. Toujours est-il qu’il consentit à me pardonner d’avoir entraîné sa fille dans une telle aventure. A vrai dire, connaissant le caractère de Lucy, il n’était plus du tout sûr de savoir qui avait entraîné l’autre. Et pour preuve de sa magnanimité, il proposait même de m’embaucher à son service pour la saison pensant que je pouvais lui être de quelque utilité pour ses recherches. Je soupçonnais Lucy de n’être pas tout à fait étrangère à sa proposition mais c’était inespéré pour moi et j’acceptai sans hésitation. Il n’eut pas à le regretter car notre collaboration fut fructueuse. Après quelques sorties sur le terrain, sa méfiance à mon égard se transforma en une amitié sincère. Lucy trouvait tous les prétextes pour nous rejoindre dans la montagne ou pour me retenir à leur table le soir. Son père s’en amusait mais comprit vite que les sentiments que nous éprouvions l’un pour l’autre étaient très forts. Alors souhaitant avant tout le bonheur de sa fille chérie, il nous donna sa bénédiction. A Chamonix, Isabelle Strafford et son guide Jean Charlet avaient déjà bousculé les conventions en se mariant, alors pourquoi pas ici ? Lucy et moi, nous nous unîmes discrètement dans la petite chapelle du Charmaix sous le regard bienveillant de sa vierge noire. Grâce à l’aide financière de son père, mais aussi à la force de mes bras, je nous construisis une maison en murs de pierres et toit de lauzes.

 

Beaucoup de mes compagnons transalpins, heureux de ma réussite, vinrent me prêter main forte pour accélérer les travaux. On organisa une grande fête pour notre pendaison de crémaillère. Nous étions tous réunis autour d’un énorme chaudron de polenta accompagnée de diots du pays, sans parler du vin de Savoie qui coula à flots et qui, de l’avis même de mon beau-père remplaça avantageusement le thé. Les rires et les chants résonnèrent tard dans la nuit et bien malin qui aurait pu dire dans quel pays on se trouvait, à entendre toutes ces langues qui se mêlaient. Idéalement située dans un petit village au-dessus de Bramans, notre maison proposait le gîte et le couvert aux passionnés de tous bords que je guidais évidemment sur les traces d’Hannibal. Elle fut vite baptisée « l’Auberge de l’Anglaise »   Souvent, je pensais à mon grand-père. De là-haut il pouvait être fier de moi ! J’avais tenu ma promesse. La fin de l’histoire ? Comme le dit le vieil adage : « ils vécurent heureux (entre Maurienne et Outre-Manche) et eurent beaucoup d’enfants » : une ribambelle de filles et de garçons, tous blonds aux yeux noirs. Quant au sommet de notre exploit, il s’appelle désormais « le Pic de la Dame », mais personne n’en connaît la raison. A part peut-être quelques vieux Modanais !!!

 

 

 Coup de coeur de Micheline Guarin

VENTS CONTRAIRES

Sandra Rosaz

 

1884, journal de bord du premier-lieutenant Adolphus Greely, baie Lady Franklin…

Le mois de juin et l’été s’ouvrent de la façon la plus lugubre ; les rafales hurlent, la neige fouette les airs, le thermomètre se maintient aux alentours de  0°C. Un jeûne d’une journée et demie a épuisé nos dernières forces. Nous sommes encore quatorze, mais la mort nous a tous plus ou moins frôlés de son aile ; le terme ne tardera guère, à moins que nos chasseurs ne soient plus heureux ou que le secours ne nous arrive enfin !

 

De nos jours, quelque part en France…

« Bon sang de bois, mais c’est tellement évident ! C’est forcément la pièce du puzzle qui me manquait ! L’indice que j’ai traqué toutes ces années. Mais comment ai-je fait pour passer à côté de ça ? C’est fou que ce morceau de feuillet déchiré soit resté coincé si longtemps dans la reliure ; j’ai pourtant lu et relu tous ces bouquins, ces manuscrits. Parcouru ces pages tant et tant de fois. C’est vraiment dingue que ça m’ait échappé jusqu’à aujourd’hui… Peu importe, je suis si près du but désormais ; c’est sûr et certain, ça va fonctionner ce coup-ci. Ça ne peut pas en être autrement. Il faut immédiatement que je prévienne Valentine. C’est tellement excitant. Elle va être folle de joie… Ma puce ! Tu ne vas jamais croire ce qui nous arrive… »

 

Bizarrement, Valentine ne montra aucun signe d’euphorie à l’annonce de la nouvelle. En montant quatre à quatre les marches de l’escalier reliant sa tanière du sous-sol à la cuisine, Jules l’avait pourtant imaginée sauter au plafond, se déhancher frénétiquement en une danse de la victoire improvisée, pour finalement se jeter sur lui en le congratulant goulûment…

Il ne tenait pas en place, là, devant le comptoir, comme habité, exultant exalté, agitant fébrilement son coin de page racorni sous le nez de sa compagne. Il venait de lui expliquer en un souffle sa trouvaille, lui exposer les perspectives que cela augurait pour lui, pour elle, pour leur couple. Enfin ! C’était assurément la clé d’un avenir accompli qu’il venait déposer à ses pieds, leur passeport pour la réussite, la reconnaissance de ses pairs, une vie d’aisance et d’effervescence. Et elle, placide, restait de marbre. Valentine, la femme de sa vie, son soutien indéfectible, sa plus grande fan, restait plantée là, amorphe et aphasique, insensible à cette orgie de joyeusetés, comme échappée de son corps. Contraste saisissant. Incompréhension totale.

« Valentine ! Tu as saisi ce que je viens de dire ? Tu te rends compte de ce que ça signifie ? C’est la latitude ! C’est la donnée qui me manquait, là, écrite noir sur blanc ! Avec ces chiffres, je vais pouvoir retrouver la trace de l’épave, les vestiges du campement. J’ai checké sur la carte ; il n’y a aucun doute possible. Si on suit cette ligne de coordonnées, on tombe pile sur l’extrémité de la petite péninsule Petermann, à environ trente kilomètres au sud-sud-est de Fort Conger. C’est forcément là que les survivants ont séjourné. On remonte le détroit de la mer de Baffin jusqu’à hauteur de l’île d’Ellesmere, au niveau du bassin de Hall, et on touche au but. C’est le jackpot ! Cette fois, je te promets, je ne peux pas me tromper. On va enfin réaliser notre rêve, Valentine. C’est la fin du tunnel. Au retour de cette expédition, plus personne ne pourra contester mes compétences, mon indéniable flair. Je vais me faire une renommée florissante dans le cercle fermé des historiens de la navigation. De ceux qui n’hésitent pas à partir sur le terrain pour vérifier leurs théories. À donner de leur personne pour la postérité… Un Indiana Jones des temps modernes. Tu verras, on fera appel à mes services, je parcourrai le monde pour donner des conférences. On n’aura plus à se soucier des fins de mois difficiles. Tu seras fière de moi. On pourra  même sérieusement penser à agrandir la famille. Depuis le temps que tu me parles d’avoir un bébé… Valentine ! Dis quelque chose. Je m’attendais à ce que tu exploses de joie en apprenant ça. Qu’est-ce qui t’arrive ? Je comprends que ça te laisse sans voix, mais j’espérais un peu plus d’enthousiasme de ta part, un minimum d’engouement. C’est la plus belle chose qui puisse nous arriver et tu restes froide comme la glace… Valentine ? »

Après cet interminable monologue survolté, cette débauche d’agitation, un lourd silence s’installa dans l’exiguïté de la pièce. Parenthèse incommodante. Le malaise était palpable entre les deux protagonistes. Jules et Valentine se faisaient face, séparés par le reliquat de cellulose chiffonné, gisant sur le béton ciré du plan de travail près d’un mug encore fumant. Dérouté, en proie à une inquiétude naissante, l’homme tira vers lui un tabouret, sentant ses jambes mollir et le temps des révélations poindre. Après un moment qui parut une éternité, comme un paragraphe qui s’ouvre, la jeune femme finit par sortir de sa torpeur. Elle cligna des yeux, une fois, puis deux, esquissa un mouvement de la main vers sa tasse. Tout doucement, elle s’en saisit et se releva pour faire volte-face façon slow-motion, si lentement que Jules, happé par un déroutant malaise, perçut au creux de ses tympans les battements de son cœur. Valentine prit le temps de boire une gorgée du liquide refroidissant avant de déposer le breuvage au bord de l’évier. Comme elle lui tournait le dos, elle inspira profondément, dodelinant de la tête, avant de mettre fin à son mutisme embarrassant. Instant empreint de solennité. Sans se retourner, elle put enfin trouver la force de laisser se déverser hors de sa bouche les mots trop longtemps emprisonnés dans la cavité de son estomac, contenus dans les tréfonds de sa conscience. Tant d’occasions perdues… Placide, sans virulence aucune, elle se mit à les vomir posément, maîtrisant le flux et le ton. Écume libératrice, salvatrice, la parole lui était donnée. Elle osa dire les points sur les i, asséner des sentences en un aveu dénonciateur.

« Tu te trompes. C’est la plus belle chose qui puisse t’arriver, Jules. À toi. Pas à nous, pas à moi...

Tu réalises que ça fera bientôt dix ans que tu poursuis ton rêve au détriment de notre couple ? Que notre vie s’écoule au rythme de tes projets, de ta quête irraisonnée, de tes délires de môme ? T’es-tu jamais intéressé à ce que je voulais, moi ? À ce que j’attendais de nous, vraiment ? T’es-tu seulement penché une seule fois sur la question ? Tu ne réponds pas. Evidemment… Je te déballe tes quatre vérités et te voilà finalement face à la réalité de ton égocentrisme. Et ça te fait peur, ça te déstabilise, parce que tu ne maîtrises pas ces paramètres-là : ça n’a rien de scientifique, les émotions des gens qui t’entourent. Te voilà confronté à mes sentiments profonds, ceux ravalés dans les confins de mon être, refoulés pour ne pas perturber  ton ambition, ton idée fixe. C’est ma faute quelque part, si on en est arrivé à ce point de non-retour. Jamais je n’aurais dû attendre si longtemps avant de vider mon sac. Je me suis laissée enfermer dans ta bulle sans résistance, consciemment, volontairement même, pensant que tes lubies cesseraient forcément au fil de tes échecs, que tu retomberais sur tes pieds en t’apercevant que tu poursuivais une chimère. Seulement voilà, tu continues à pourchasser des fantômes et à chacun de tes revers de fortune, tu t’enfonces un peu plus dans cette aliénation qui nous éloigne. Et moi, je n’en peux plus de cet inconfort, de cette vie de bohème, sans arrêt à tirer le diable par la queue pour financer tes excursions maudites. Sans parler du vide que tu as fait parmi nos fréquentations.  Même les potes qui te suivaient dans tes élucubrations t’ont lâché, les uns après les autres : Victor et l’ardoise que tu dois lui rembourser, Martin et les trois orteils dont il a dû faire le deuil lors de votre dernier périple arctique. Et tu ne vois toujours rien… On n’est plus des gosses, Jules ; il faut savoir grandir. C’est beau d’avoir des rêves un peu hors-norme, d’y croire et de s’y accrocher coûte que coûte. C’est même ce côté décalé et acharné qui m’a fait fondre quand on s’est rencontré. Je suis tombée amoureuse d’un type attendrissant, fantasque et enfantin, mais j’ai évolué comme tout un chacun, tandis que tu es resté le même, en pire. Et ces atouts qui faisaient de toi un être fascinant sont les mêmes qui me répugnent aujourd’hui.

Par moments, j’en ai presque honte, tout ce qui émane de toi me révulse. Le charme est rompu. Je n’en peux plus de ton immaturité, de ton manque de responsabilité… Laisse-moi finir, Jules. Il y a peu, j’ai voulu te quitter. J’ai failli le faire. Mais je me suis dit que je devais te laisser une chance. Je t’ai mis à l’épreuve pour voir s’il était possible de te réveiller, de recoller les morceaux et repartir sur des bases saines. Mais tu t’es planté une ultime fois en beauté… Je lis l’incompréhension dans ton regard. Tu ne vois vraiment pas ? C’est là tout le tragique de la situation. Tu es tellement obnubilé par tes recherches que tu passes à côté de tout le reste. J’aurais pu accepter de demeurer au second plan si seulement tu avais accordé un brin d’attention à notre couple, à mes envies légitimes de projets communs. Mais tes besoins prennent inévitablement le dessus. Ne t’es-tu pas demandé d’où sortait cette latitude inespérée ? D’ailleurs, toi qui caresses ces pages à longueur de journée, tu en as mis du temps pour trouver la note. Tu crois vraiment qu’elle est tombée du ciel comme par magie ? Candide naïf. J’ai de la peine pour toi ; tu semblais atteindre ton but et tu réalises douloureusement que tu es sur le point de tout perdre. Et tout le comique de cet épilogue navrant, c’est qu’à aucun moment, en déchirant un morceau du fichu journal de ton adulé Greely pour y gribouiller ces chiffres, l’idée que tu les prendrais pour des coordonnées ne m’a effleurée. Au contraire, je m’imaginais bêtement qu’en les voyant, ça te ferait l’effet d’un électrochoc. Ç’en est risible. Tu es irrécupérable… Dis-moi : te souviens-tu du jour de notre rencontre ? Je t’écoute mon cher, c’est le moment où jamais de me montrer que j’ai peut-être eu raison de patienter…

̶  Valentine ! Je te jure que je peux faire des efforts… Je n’avais pas réalisé…

̶  Ce n’est pas du tout ce que je te demande, Jules. Alors, parle-moi de cette rencontre.

̶  Eh bien, c’est loin tout ça ! C’était euh … un jour d’automne, il pleuvait des cordes… Tu as manqué de tomber dans une flaque et je t’ai rattrapée, et puis on est allé boire un verre…

̶  C’est bien ce que je pensais ! Je vais t’aider, avant que tu ne t’enlises trop profondément dans les méandres de tes souvenirs...

Il pleuvait, en effet ; une pluie glaciale pour un mois de novembre. Je rentrais d’une commémoration sur les quais de la rade de Brest et tu sortais du musée de la Marine. Tu t’es affalé lamentablement sur moi en glissant sur une plaque de givre. Pour te faire pardonner ta maladresse, tu m’as invitée à me réchauffer autour d’un bon grog et tu as commencé à seriner ton immuable blabla sur ta thèse en doctorat : la calamiteuse expédition de l’infortuné Greely dans la baie Lady Franklin, ou comment resurgissent les instincts primaires dans les cas désespérés. Je confesse que j’ai immédiatement succombé à ta candeur, ta gaucherie, ta fragilité doublée de ton besoin d’être materné. J’aurais dû m’enfuir en courant. Mais non, je me suis jetée à corps perdu dans notre relation unilatérale qui nous a menés jusqu’à ce simulacre de couple. Ton obsession, ta quête utopique de retrouver des traces du navire de Greely a toujours été ta raison d’être, bien plus séduisante que moi ; elle évince tout autour, ça fait un moment que j’ai ouvert les yeux. J’ai mis du temps à trouver le courage. Finalement aujourd’hui, je prends mon destin en main et je te quitte. De ce pas. Je vais retrouver Victor ; lui sait partager. Tu devras te débrouiller seul désormais, faire à manger, laver ton linge, ramener un salaire. Ça va te changer la vie, crois-moi… Et je pars sans rancœur, tu sais, parce que j’ai ma part de responsabilité. Je te souhaite bon vent, Jules, sincèrement. Mais si tu veux un dernier conseil, en toute amitié, n’apporte aucun crédit à ce bout de papier qui t’est monté à la tête. Tu devrais juste le retourner, le lire dans l’autre sens et peut-être comprendras-tu… »

Plus décidée que jamais, Valentine franchit la porte, deux valises à la main, libérée malgré un léger pincement au cœur. Jules sentit son monde s’écrouler. Ne trouva pas l’énergie pour la retenir. Après un instant en suspension, sans motivation précise, il s’empara de l’objet de la discorde et scruta intensément les chiffres, joliment tracés à la main, jusqu’à en imprégner sa rétine. 8l٠ll٠llLes derniers mots de Valentine en tête, mécaniquement, il tourna la feuille à 180 degrés. Le ciel lui tomba sur la tête. Tout lui revint en mémoire.

Le grog, la plaque de verglas, le musée, la cérémonie du 11 novembre, leur rencontre. C’était il y a dix ans, bientôt... Pourtant, un des figurants manquera à l’appel pour trinquer avec lui à cet anniversaire...

N 81° 11' 11, W 63° 21' 33, octobre…

Le bruant se posa élégamment sur le monticule encore épargné par les glaces. Aucun danger à l’horizon. Il se mit en quête des rares lichens végétant obstinément sous ces latitudes inhospitalières. Un bruit sourd et insolite se fit entendre sous les coups réguliers de son bec court. Entêté, le petit volatile mettra de longues minutes avant de venir à bout de la planche en décomposition. Acharnement récompensé par une fabuleuse découverte : trois misérables grains de riz oubliés depuis des décennies au fond du coffret. A quelques pas du trésor, un lambeau d’étoffe prisonnier du permafrost, voletant dans la bise arctique, un fragment de phalange décharnée, pointée vers les cieux, comme un appel à la clémence…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

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